par Franck Thomas

Feuilleton dialoguant entre un auteur et un illustrateur

Chapitre 2/​ épisode 2

2.2| Images

septembre 2011

Cette image a inspiré cet épisode.

Cette nuit-​​là, un gla­diateur vint tirer Li Guo-​​cheng de l’aquarium où il végétait. De sa lance, le com­battant l’embrocha sans ména­gement, et s’en fut l’exhiber au sable de l’arène la plus proche, où il lui trancha les nageoires d’un coup de dague et l’engloutit d’une bouchée sous les vivas de la foule. C’était un grand numide aux gestes secs, les poings levés sur la dépouille, un sourire der­rière le métal. Puis, jetant sa lance, l’homme rajusta contre sa peau noire sa cravate et son porte-​​documents, et pris le chemin du ministère où l’attendait l’élite diri­geante pour son rapport tri­mes­triel. Il laissa son casque au ves­tiaire avant de s’évanouir dans la lueur de l’aube.

Comme le poisson de la veille cer­tai­nement, en s’éveillant Li Guo-​​cheng n’était pas très frais. Mais il se leva pourtant en silence, afin de pré­parer le thé et les bei­gnets que son père avala sans un regard. Puis il observa son père rajuster sa cravate, mettre sa cas­quette, et prendre le chemin du ministère où l’attendait sans doute l’élite diri­geante, sans doute pour son rapport tri­mes­triel. En Italie, au même moment, on devait applaudir au comble des arènes. Le thé de Li Guo-​​cheng avait l’amertume d’un cappuccino.

Les occi­dentaux pou­vaient contempler les images des ath­lètes repro­duites en direct sur leurs écrans domes­tiques. Sur l’île, Li Guo-​​cheng devait se contenter de celles qui tour­naient dans sa tête, aux­quelles il asso­ciait librement les plus exo­tiques saveurs. Il décou­vrait la sauge et le basilic à l’aune d’une course de haie, goûtait la moza­rella sur un lancer de poids, pariait sur l’origan pour le saut à la perche. Tout se prêtait à l’exploit culi­naire. Sur la route de l’école, maniant les goûts et les cou­leurs, il com­posait des épreuves inédites quand un flash spécial inter­rompit ses émis­sions : en face de lui, un homme à la peau noire se faisait salement rosser par trois garçons de son âge. Le combat était réel, et il n’avait rien de sportif : c’était un lyn­chage en bonne et due forme. Li Guo-​​cheng repensa un instant à son rêve avant de s’engager dans la bataille. Sans rancune pour les nageoires coupées, il prit la défense de l’aborigène, qui sai­gnait du nez et des oreilles. Il avait dû laisser son casque au vestiaire.

Cet épisode a inspiré cette image.

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