Cette nuit-là, un gladiateur vint tirer Li Guo-cheng de l’aquarium où il végétait. De sa lance, le combattant l’embrocha sans ménagement, et s’en fut l’exhiber au sable de l’arène la plus proche, où il lui trancha les nageoires d’un coup de dague et l’engloutit d’une bouchée sous les vivas de la foule. C’était un grand numide aux gestes secs, les poings levés sur la dépouille, un sourire derrière le métal. Puis, jetant sa lance, l’homme rajusta contre sa peau noire sa cravate et son porte-documents, et pris le chemin du ministère où l’attendait l’élite dirigeante pour son rapport trimestriel. Il laissa son casque au vestiaire avant de s’évanouir dans la lueur de l’aube.
Comme le poisson de la veille certainement, en s’éveillant Li Guo-cheng n’était pas très frais. Mais il se leva pourtant en silence, afin de préparer le thé et les beignets que son père avala sans un regard. Puis il observa son père rajuster sa cravate, mettre sa casquette, et prendre le chemin du ministère où l’attendait sans doute l’élite dirigeante, sans doute pour son rapport trimestriel. En Italie, au même moment, on devait applaudir au comble des arènes. Le thé de Li Guo-cheng avait l’amertume d’un cappuccino.
Les occidentaux pouvaient contempler les images des athlètes reproduites en direct sur leurs écrans domestiques. Sur l’île, Li Guo-cheng devait se contenter de celles qui tournaient dans sa tête, auxquelles il associait librement les plus exotiques saveurs. Il découvrait la sauge et le basilic à l’aune d’une course de haie, goûtait la mozarella sur un lancer de poids, pariait sur l’origan pour le saut à la perche. Tout se prêtait à l’exploit culinaire. Sur la route de l’école, maniant les goûts et les couleurs, il composait des épreuves inédites quand un flash spécial interrompit ses émissions : en face de lui, un homme à la peau noire se faisait salement rosser par trois garçons de son âge. Le combat était réel, et il n’avait rien de sportif : c’était un lynchage en bonne et due forme. Li Guo-cheng repensa un instant à son rêve avant de s’engager dans la bataille. Sans rancune pour les nageoires coupées, il prit la défense de l’aborigène, qui saignait du nez et des oreilles. Il avait dû laisser son casque au vestiaire.

Partager ce texte