La cible
La réclame avait fait mouche, je ne pouvais guère me le cacher.
“L’Islande, toujours plus viande.”
En quatre par trois, à chaque station. Dix-huit fois une minute de tamponnage visuel. Dix-sept tunnels obscurs propices à l’inscription définitive dans le cerveau. Deux fois par jour, matin et soir, pour toute la semaine. Certes, “on” avait mis les moyens. Mais au fond de moi, je savais qu’une seule affiche aurait suffi : dès le premier regard, j’avais été conquis.
Les autres campagnes promettaient plaisir, succès, rentabilité, luxe ou soleil : autant de choses par lesquelles je n’étais jamais parvenu à me sentir concerné. Celle-là résonnait dans mon corps comme l’appel des tripes. Un appétit sans pareil pour l’aventure venait de naître en moi. Le jeu de piste commençait. J’en salivais déjà.
Je dois reconnaître avoir d’abord été vexé que des publicitaires aient su atteindre si justement la cible que je représentais, et que je fantasmais infiniment trop complexe pour leurs bas stratagèmes. Ce fut de courte durée. L’orgueil blessé d’un homme n’est qu’un pas vers son accomplissement, tous les maris cocus savent ça. Je sentais qu’un sens nouveau s’offrait à ma vie, si j’en saisissais l’occasion. Mes perspectives se transformaient, mon quotidien s’altérait déjà. Je ne pouvais plus reculer.
Le poids des mots
Préparatifs
Le premier jour de la campagne, je sortis de la station et me dirigeai vers le supermarché selon le schéma usuel de l’homme que j’étais encore peu de temps auparavant. Je prenais petit à petit conscience du changement. La ville faisait mine, elle, de ne rien remarquer. Je ne lui faisais pas peur (encore). Nous jouions le jeu de nos relations contractuelles, comme deux partenaires liés par le temps : je m’efforçais de ménager nos habitudes, elle ne me contrariait pas. Chaque boutique me couvait de sa devanture bienveillante, de son store complice. Les vitrines ne tremblaient pas. Peut-être savions-nous alors déjà que la fin de notre entente approchait, peut-être voulions-nous simplement poursuivre jusqu’à son terme l’union molle que nous formions, pour oublier l’éclat de la violence qui ne pouvait que suivre.
Dans un reflet, je remarquai mon allure. Une nouvelle vie commence par un nouveau look, me disais-je, tous les criminels repentis savent ça. Était-ce déjà la première manifestation de ma compagne trahie, de ma ville que j’abandonnais, que de me rendre à ma nudité ? Ainsi le vert étrange de mon pantalon, le rouge criard et sans forme étalé sur mon torse me mettaient désormais mal à l’aise. Le personnage, finalement conformiste, que j’avais mis tant d’années à forger se dévoilait dans toute sa misère, Quel était donc le sens de ces chaussures jaunes, de plastique et de toile brossée ? Je me perdis un instant parmi la foule invisible du trottoir avant de pénétrer dans la boutique.
À la sonnerie du carillon, une femme élégante se présenta.
« Mon ami, j’ai ce qu’il vous faut », m’indiqua-t-elle aussitôt. Nous n’avions alors pourtant échangé qu’un regard, dénué - à ce que je croyais - de toute manifestation du désir qu’elle affirmait cependant pouvoir assouvir. Elle nous affublait par ailleurs d’une amitié qui m’apparaissait aussi plaisante qu’inédite, et que je m’empressais de mettre à profit. « Je savais que je pouvais compter sur vous », lui lançai-je d’un air complice alors qu’elle revenait de l’arrière boutique.
Je ne vis pas son sourire, tout absorbé que j’étais alors par le smoking bleu nuit (et par ses bras délicats qui me le présentaient). Il était assorti d’une chemise blanche au col italien et d’une cravate violette. L’ensemble me rappelait vaguement quelqu’un que j’essayais tant bien que mal d’identifier, quand aussitôt l’image de l’affiche du métro me revint en mémoire sans que je comprisse pourquoi. Cela ne dura qu’un instant, et je déchantai rapidement.
« Vous vous trompez, ces vêtements sont au moins trois tailles trop grands. Il me faudrait prendre beaucoup d’ampleur pour pouvoir les porter… »
Son regard se posa sur le mien.
« Mais n’est-ce pas là votre désir le plus chair… ? » me répondit-elle calmement.
Je sus dès cet instant que mon voyage était bel et bien commencé. Nous étions certainement dans l’annexe locale du consulat islandais, cette vendeuse au corps sublime ne pouvait qu’être ma correspondante de séjour, et c’est sans nul doute venu me proposer ses compétences de guide qu’un barbu apparut à ce moment-là sur le seuil.
14h23
Le sas
« Désolé pour le retard. »
La clarté rasante d’une attaque au phosphore transperçait la silhouette du nouvel arrivant. Derrière lui, la ville avait disparu. « Douce lueur d’après-midi », pensai-je en savourant sur mon dos la caresse de la vendeuse ajustant les derniers plis du costume. Tout se devait d’être amplifié : la vie telle que je l’avais connue n’était plus désormais qu’une estrade pour l’existence réelle. Fini, le pâle soleil d’automne, nous entrions dans la lumière.
À l’invitation de notre hôtesse, mon guide se retira dans l’arrière-boutique - les bureaux consulaires - afin de me laisser prendre seul les marques de ma nouvelle mesure. J’appréciai l’attention. La solitude seule sied aux grands hommes, tous les vendeurs de poupées gonflables savent ça. J’arpentai alors mon nouveau territoire, en découvrant dans les revers de ma veste les anti-sèches des discours qu’il me faudrait bientôt tenir, lorsque l’imposerait la raison d’état.
L’endroit était habilement camouflé. Sobres, parsemés de cette crasse insipide importée des archives, les murs n’admettaient que de vagues attributs soigneusement choisis pour leur neutralité décorative : une horloge, une plante verte, une fenêtre… Seul l’aspirateur débranché et abandonné dans un coin indiquait que l’on ne fût pas dans la salle d’attente d’un quelconque praticien.
J’étais pourtant bien dans un sas, en transit vers un rendez-vous que j’envisageais sans retour.
Je m’approchais de la fenêtre, où il m’avait crû reconnaître un animal (ou un territoire) familier, lorsque mon guide ressortit des bureaux. La mallette noire qu’il portait en entrant ne l’accompagnait plus. Il fut bientôt dehors à fumer une cigarette, façon discrète d’attendre que je daigne me manifester.
Ma correspondante ne reparaissait pas. Je fis l’unique chose qui s’imposait.
Rouge brique
La descente
De toute évidence, la blonde diaphane m’attendait dans son bureau pour régler les détails du voyage.
En approchant du rideau derrière le comptoir, je songeai au comportement du barbu à mon égard. Étrange, comme la surprise avait marqué son visage en m’apercevant. Puis son regard, presque interrogateur, en ressortant quelques minutes plus tard. Je saisissais alors que ses excuses ne m’avaient probablement pas été destinées, que ma présence même semblait l’avoir importuné. Aurais-je frappé à la mauvaise porte ? Mais qu’attendait-il, si je n’étais pas censé le rejoindre ?
Dans l’escalier en colimaçon, je m’interrogeai tout-à-coup sur les raisons de ma présence en ces lieux. Mon pas devint moins assuré. Étais-je véritablement attendu, comme me l’avait laissé croire cette correspondante si prompte à l’amitié ? Les pierres de la cave étaient fraîches. Un couloir, quelques portes. Je frissonnais dans la pénombre. Où avait donc filé ma carrure de héros ?
Derrière l’une des portes, je trouvai quelques meubles abandonnées, des portants déglingués, un tiroir-caisse à même le sol. Des livres de comptes mangés par les rats. Une pioche, qu’après une brève hésitation, je laissai finalement. Malgré le costume sur mes épaules et les répliques dans mes manches, j’avais perdu toute l’assurance de mes considérations distinguées. Fondu, l’aplomb du carnassier en qui je me rêvais. Et disparue aussi, la femme aux bras graciles qui m’avaient bercé d’épiques illusions… Je n’étais plus sûr de rien, sinon de ma fuite imminente. Par l’embrasure, je vis l’attaché-case posé derrière la porte, dans la pièce voisine. Je l’attrapai d’un bond et remontai en courant.
Mon guide poireautait toujours dehors. Je repris mon souffle, calmai mes esprits.
J’avais cédé à la panique, voilà tout. Une brève descente paranoïaque, un simple passage à vide, ce sont des choses qui arrivent. Je voyais clair à présent. C’était une mise à l’épreuve, évidemment. Il fallait voir ce que j’avais dans le ventre : on n’envoie pas un soldat au casse-croûte sans un test d’aptitude préalable, tous les cuistots militaires savent ça. Je devais juste faire mes preuves.
Je sortis tranquillement.
Poche intérieure
Le test
Dans la vitrine d’en face me toisait l’élégance, mon reflet insolent sur la rue morne et sale. Je prenais position, rajustai mon costume. Il fallait s’imposer maintenant. Dégainer cette arrogance honnie des rangs scolaires, souillée sur l’autel du bon pain et de l’abstinence par des années d’éducation, et ressortie intacte, fonctionnelle, débridée. Je crachai violemment. Dans la main impassible, la cigarette fumait toujours.
Les cheveux et la barbe de l’homme, son costume, la brique du mur dont je me détachai doucement, mon humeur : tout s’accordait pour la saison. « Ne manquerait plus qu’un peu de sang » soufflaient ses volutes indolentes. Une clé pendait au bout du doigt, un sourire le long du visage. On s’amusait à m’attiser. On se jouait de ma faiblesse passagère, je le sentais bien. La voiture attendait, non loin.
Que faire ? Prendre ce diable au corps, lui lancer l’orgueil à la tête et emporter fièrement le sang de sa dépouille sur le cuir de ses sièges, contre la peau de son volant, à travers les voies urbaines et craintives ? Je serrai la mallette. Dans mon esprit, le métal rencontrait la chair. L’envie pressante n’est jamais celle à suivre, tous les incontinents savent ça. Je perdais toute maîtrise. Ne pas céder.
Me voyant hésiter, il s’avança. Je cherchai alentours un piéton importun, un berceau, un flic. Badauds, jetez-vous entre nous ! Mon âme commençait à hurler de mes yeux injectés, de mes poils hérissés, je frappais en pensée la rousseur impudente qui s’approchait encore, je lui payais le prix de son ironique torpeur.
D’un geste vif, nous dégageâmes nos vestons. La main cherchait maintenant sur nos flancs le contrat, le mouchoir, le revolver prétexte à notre affrontement. Sur la face du barbu, une étincelle soudain. Je n’eus que le temps de saisir la méprise.
Une douleur foudroyante s’abattit sur mon crâne.
Les deux mandarins
Le choix
Elle me caressait le visage de sa main douce et fine, le regard charitable et le geste câlin. Un homme la secondait, mon guide ouvrait la route. Nous voguions. Je ne sentais qu’une immense béance, et le ciel très blanc au milieu.
Rapidement, nous embarquâmes pour de bon — la rudesse des flots, du moins, changea-t-elle de nature. Les cieux s’étaient fermés, un bruit sourd résonnait. Je n’étais plus porté par les soins de ma blonde dont les traits, plus réels soudainement, s’étaient durcis contre la tôle du fourgon. Une camionnette, oui. Bien distincte à présent. Le moteur qui halète, les virages déchirés. J’ouvrai plus grand les yeux. Sur la carlingue, un jeune asiatique agrippé pour ne pas chavirer. Son visage me parut familier. En face, ma vendeuse, digne, les yeux posés sur l’horizon — et les mains sur mon torse.
Nous roulions depuis plusieurs minutes, plusieurs heures peut-être. J’étais allongé sur le sol, le costume chiffonné, entre des cartons anonymes sur lesquels mes veilleurs avaient pris place. J’hésitai. Allais-je rajuster les plis de mon costume dans l’unique but de pouvoir caresser au passage les mains délicieuses qui le maintenaient froissé, et provoquer, par ce geste, l’arrêt brutal de l’inattention de mes compagnons de route — état que j’eusse sinon pu mettre à profit pour observer plus en détail les conditions matérielles de notre voyage, et tenter grâce à cela d’en déduire la destination (étant entendu, par ailleurs, que celle-ci ne pouvait qu’assurément être le port où mouillait le bateau qui nous mènerait vers l’Islande, et qu’ainsi il semblait définitivement inutile de conserver plus longtemps l’avantage de la surprise) ?
La décision n’était pas cornélienne. Sans être bien conscient de la raison, je la reculais pourtant. L’inconscience ne conduit jamais à bon port, tous les kamikazes retraités savent ça. Quel était le motif de mon hésitation ? L’appréhension de la réaction de ma vendeuse à l’intérêt que je m’apprêtais à lui manifester ? Ou était-ce plutôt l’étrange plénitude que je sentais monter en moi, malgré la conduite infernale du barbu ? Peut-être simplement, au fond, que seul l’engourdissement tenace du réveil, qui me clouait les membres au sol, me retenait d’aller prendre cette main.
Au moment de passer à l’acte, j’avisai un lapin en peluche qui débordait d’un carton.
This night R.G. was playing so well…
Les règles du jeu
Le temps de m’étonner d’un tel chargement, et c’était trop tard. Nous ralentissions. Ma main et mes paupières retombèrent d’un coup.
« On y va. Tu restes avec lui. »
Il y eut du mouvement, une lumière vive, du bruit que je perçus maîtrisé. Je sentis sur mon torse les mains s’agiter un instant, avant de le quitter. Puis l’effleurer à nouveau ; le retrouver brutalement. Disparaître enfin.
Un long silence. J’acceptai les règles du jeu. Comme on hésite pour mieux s’étreindre, je savais que, restée seule à mon chevet, ma veilleuse savourait ce sursis amoureux en un préliminaire pudique, plein d’une tendresse retenue. Je la voyais maintenant penchée sur moi, souriante et intime, comme elle avait dû l’être quelques heures plus tôt devant le consulat. Sur ses lèvres, les miettes feutrées d’une mélopée nordique. Dans son regard, le feu du foyer partagé. Entre ses doigts soudain, un colt magnum.
L’asiatique ne souriait pas. Lorsque j’ouvris les yeux, il m’intima de la pointe du canon de me taire. Nous étions seuls dans la pénombre.
Contre toute attente, je ne déchantai pas vraiment. Les fantasmes récalcitrants sont les seuls dont on jouit pleinement, tous les banquiers de psychanalystes savent ça. Ma gracieuse correspondante entretenait avec délice le mystère de notre relation, et ce n’était pas pour me déplaire. Ce petit contre-temps ne faisait, en fin de compte, qu’arrimer plus fermement la passion que nous endurions l’un pour l’autre, en augmentant l’intensité de nos retrouvailles proches. Je souris discrètement à son audace, provoquant une nouvelle grimace du jeune homme.
Ce dernier d’ailleurs ne semblait pas très à l’aise, à en juger par les tics qui lardaient son visage. Le moindre de mes gestes le faisait tressaillir. Alors que je l’observais plus attentivement pour déterminer dans quelles circonstances nous nous étions déjà croisés, il manifesta une agressivité nouvelle, croyant sans doute à un jeu pour accroitre son malaise.
Il me menaçait maintenant avec une ardeur impatiente, à coup d’injonctions que je ne comprenais pas mais dont je percevais sans peine la teneur. Nous étions extrêmement proches. La fureur qui l’animait n’avait plus rien de rationnel. En un geste, je saisis la colère qu’il m’offrait avidement, lui arrachai le revolver et l’assommai de la crosse. En quittant le camion, je cherchai du regard le lapin rose, mais il avait disparu.
L’éclat du réverbère m’aveugla. La rue était déserte, froide, silencieuse. Des portes d’un club non loin, un jazz triste et suranné s’échappait par vagues, porté par la brume. J’avais faim. Quelle heure pouvait-il être ?
Je contemplai les façades ternes.
Sous mon veston, l’arme cognait doucement contre mon torse, et l’humeur marine dans mes bronches.
Le fils de mon traiteur taïwanais gisait au fond d’un fourgon en route pour l’Islande, dans la ruelle blafarde d’une ville inconnue, et l’aventure ne faisait que commencer.







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