Crire

Feuilleton dialoguant entre un auteur et un illustrateur

Chapitre 01/​ complet

1| L’entrée

mars 2011

Les sept pre­miers échanges entre frth et Julien Quen­sière, com­pilés en un cha­pitre (cliquez sur les images pour les agrandir).

La cible

La réclame avait fait mouche, je ne pouvais guère me le cacher.

“L’Islande, toujours plus viande.”

En quatre par trois, à chaque station. Dix-​​huit fois une minute de tam­ponnage visuel. Dix-​​sept tunnels obscurs pro­pices à l’inscription défi­nitive dans le cerveau. Deux fois par jour, matin et soir, pour toute la semaine. Certes, “on” avait mis les moyens. Mais au fond de moi, je savais qu’une seule affiche aurait suffi : dès le premier regard, j’avais été conquis.

Les autres cam­pagnes pro­met­taient plaisir, succès, ren­ta­bilité, luxe ou soleil : autant de choses par les­quelles je n’étais jamais parvenu à me sentir concerné. Celle-​​là résonnait dans mon corps comme l’appel des tripes. Un appétit sans pareil pour l’aventure venait de naître en moi. Le jeu de piste com­mençait. J’en salivais déjà.

Je dois recon­naître avoir d’abord été vexé que des publi­ci­taires aient su atteindre si jus­tement la cible que je repré­sentais, et que je fan­tasmais infi­niment trop com­plexe pour leurs bas stra­ta­gèmes. Ce fut de courte durée. L’orgueil blessé d’un homme n’est qu’un pas vers son accom­plis­sement, tous les maris cocus savent ça. Je sentais qu’un sens nouveau s’offrait à ma vie, si j’en sai­sissais l’occasion. Mes pers­pec­tives se trans­for­maient, mon quo­tidien s’altérait déjà. Je ne pouvais plus reculer.

Le poids des mots

Le poids des mots © Julien Quensière {JPEG}

Préparatifs

Le premier jour de la cam­pagne, je sortis de la station et me dirigeai vers le super­marché selon le schéma usuel de l’homme que j’étais encore peu de temps aupa­ravant. Je prenais petit à petit conscience du chan­gement. La ville faisait mine, elle, de ne rien remarquer. Je ne lui faisais pas peur (encore). Nous jouions le jeu de nos rela­tions contrac­tuelles, comme deux par­te­naires liés par le temps : je m’efforçais de ménager nos habi­tudes, elle ne me contra­riait pas. Chaque bou­tique me couvait de sa devanture bien­veillante, de son store com­plice. Les vitrines ne trem­blaient pas. Peut-​​être savions-​​nous alors déjà que la fin de notre entente appro­chait, peut-​​être voulions-​​nous sim­plement pour­suivre jusqu’à son terme l’union molle que nous for­mions, pour oublier l’éclat de la vio­lence qui ne pouvait que suivre.

Dans un reflet, je remarquai mon allure. Une nou­velle vie com­mence par un nouveau look, me disais-​​je, tous les cri­minels repentis savent ça. Était-​​ce déjà la pre­mière mani­fes­tation de ma com­pagne trahie, de ma ville que j’abandonnais, que de me rendre à ma nudité ? Ainsi le vert étrange de mon pan­talon, le rouge criard et sans forme étalé sur mon torse me met­taient désormais mal à l’aise. Le per­sonnage, fina­lement confor­miste, que j’avais mis tant d’années à forger se dévoilait dans toute sa misère, Quel était donc le sens de ces chaus­sures jaunes, de plas­tique et de toile brossée ? Je me perdis un instant parmi la foule invi­sible du trottoir avant de pénétrer dans la boutique.

À la sonnerie du carillon, une femme élégante se présenta.

« Mon ami, j’ai ce qu’il vous faut », m’indiqua-t-elle aus­sitôt. Nous n’avions alors pourtant échangé qu’un regard, dénué - à ce que je croyais - de toute mani­fes­tation du désir qu’elle affirmait cependant pouvoir assouvir. Elle nous affu­blait par ailleurs d’une amitié qui m’apparaissait aussi plai­sante qu’inédite, et que je m’empressais de mettre à profit. « Je savais que je pouvais compter sur vous », lui lançai-​​je d’un air com­plice alors qu’elle revenait de l’arrière boutique.

Je ne vis pas son sourire, tout absorbé que j’étais alors par le smoking bleu nuit (et par ses bras délicats qui me le pré­sen­taient). Il était assorti d’une chemise blanche au col italien et d’une cravate vio­lette. L’ensemble me rap­pelait vaguement quelqu’un que j’essayais tant bien que mal d’identifier, quand aus­sitôt l’image de l’affiche du métro me revint en mémoire sans que je com­prisse pourquoi. Cela ne dura qu’un instant, et je déchantai rapidement.

« Vous vous trompez, ces vête­ments sont au moins trois tailles trop grands. Il me fau­drait prendre beaucoup d’ampleur pour pouvoir les porter… »

Son regard se posa sur le mien.

« Mais n’est-ce pas là votre désir le plus chair… ? » me répondit-​​elle calmement.

Je sus dès cet instant que mon voyage était bel et bien com­mencé. Nous étions cer­tai­nement dans l’annexe locale du consulat islandais, cette ven­deuse au corps sublime ne pouvait qu’être ma cor­res­pon­dante de séjour, et c’est sans nul doute venu me pro­poser ses com­pé­tences de guide qu’un barbu apparut à ce moment-​​là sur le seuil.

14h23

14h23 © Julien Quensière {JPEG}

Le sas

« Désolé pour le retard. »

La clarté rasante d’une attaque au phos­phore trans­perçait la sil­houette du nouvel arrivant. Der­rière lui, la ville avait disparu. « Douce lueur d’après-midi », pensai-​​je en savourant sur mon dos la caresse de la ven­deuse ajustant les der­niers plis du costume. Tout se devait d’être amplifié : la vie telle que je l’avais connue n’était plus désormais qu’une estrade pour l’existence réelle. Fini, le pâle soleil d’automne, nous entrions dans la lumière.

À l’invitation de notre hôtesse, mon guide se retira dans l’arrière-boutique - les bureaux consu­laires - afin de me laisser prendre seul les marques de ma nou­velle mesure. J’appréciai l’attention. La solitude seule sied aux grands hommes, tous les ven­deurs de poupées gon­flables savent ça. J’arpentai alors mon nouveau ter­ri­toire, en décou­vrant dans les revers de ma veste les anti-​​sèches des dis­cours qu’il me fau­drait bientôt tenir, lorsque l’imposerait la raison d’état.

L’endroit était habi­lement camouflé. Sobres, par­semés de cette crasse insipide importée des archives, les murs n’admettaient que de vagues attributs soi­gneu­sement choisis pour leur neu­tralité déco­rative : une horloge, une plante verte, une fenêtre… Seul l’aspirateur débranché et aban­donné dans un coin indi­quait que l’on ne fût pas dans la salle d’attente d’un quel­conque praticien.

J’étais pourtant bien dans un sas, en transit vers un rendez-​​vous que j’envisageais sans retour.

Je m’approchais de la fenêtre, où il m’avait crû recon­naître un animal (ou un ter­ri­toire) familier, lorsque mon guide res­sortit des bureaux. La mal­lette noire qu’il portait en entrant ne l’accompagnait plus. Il fut bientôt dehors à fumer une ciga­rette, façon dis­crète d’attendre que je daigne me manifester.

Ma correspondante ne reparaissait pas. Je fis l’unique chose qui s’imposait.

Rouge brique

Rouge brique © Julien Quensière {JPEG}

La descente

De toute évi­dence, la blonde dia­phane m’attendait dans son bureau pour régler les détails du voyage.

En appro­chant du rideau der­rière le comptoir, je songeai au com­por­tement du barbu à mon égard. Étrange, comme la sur­prise avait marqué son visage en m’apercevant. Puis son regard, presque inter­ro­gateur, en res­sortant quelques minutes plus tard. Je sai­sissais alors que ses excuses ne m’avaient pro­ba­blement pas été des­tinées, que ma pré­sence même sem­blait l’avoir importuné. Aurais-​​je frappé à la mau­vaise porte ? Mais qu’attendait-il, si je n’étais pas censé le rejoindre ?

Dans l’escalier en coli­maçon, je m’interrogeai tout-​​à-​​coup sur les raisons de ma pré­sence en ces lieux. Mon pas devint moins assuré. Étais-​​je véri­ta­blement attendu, comme me l’avait laissé croire cette cor­res­pon­dante si prompte à l’amitié ? Les pierres de la cave étaient fraîches. Un couloir, quelques portes. Je fris­sonnais dans la pénombre. Où avait donc filé ma carrure de héros ?

Der­rière l’une des portes, je trouvai quelques meubles aban­données, des por­tants déglingués, un tiroir-​​caisse à même le sol. Des livres de comptes mangés par les rats. Une pioche, qu’après une brève hési­tation, je laissai fina­lement. Malgré le costume sur mes épaules et les répliques dans mes manches, j’avais perdu toute l’assurance de mes consi­dé­ra­tions dis­tin­guées. Fondu, l’aplomb du car­nassier en qui je me rêvais. Et dis­parue aussi, la femme aux bras gra­ciles qui m’avaient bercé d’épiques illu­sions… Je n’étais plus sûr de rien, sinon de ma fuite immi­nente. Par l’embrasure, je vis l’attaché-case posé der­rière la porte, dans la pièce voisine. Je l’attrapai d’un bond et remontai en courant.

Mon guide poi­reautait tou­jours dehors. Je repris mon souffle, calmai mes esprits.

J’avais cédé à la panique, voilà tout. Une brève des­cente para­noïaque, un simple passage à vide, ce sont des choses qui arrivent. Je voyais clair à présent. C’était une mise à l’épreuve, évi­demment. Il fallait voir ce que j’avais dans le ventre : on n’envoie pas un soldat au casse-​​croûte sans un test d’aptitude préa­lable, tous les cuistots mili­taires savent ça. Je devais juste faire mes preuves.

Je sortis tranquillement.

Poche intérieure

Poche intérieure © Julien Quensière {JPEG}

Le test

Dans la vitrine d’en face me toisait l’élégance, mon reflet insolent sur la rue morne et sale. Je prenais position, rajustai mon costume. Il fallait s’imposer main­tenant. Dégainer cette arro­gance honnie des rangs sco­laires, souillée sur l’autel du bon pain et de l’abstinence par des années d’éducation, et res­sortie intacte, fonc­tion­nelle, débridée. Je crachai vio­lemment. Dans la main impas­sible, la ciga­rette fumait toujours.

Les cheveux et la barbe de l’homme, son costume, la brique du mur dont je me détachai dou­cement, mon humeur : tout s’accordait pour la saison. « Ne man­querait plus qu’un peu de sang » souf­flaient ses volutes indo­lentes. Une clé pendait au bout du doigt, un sourire le long du visage. On s’amusait à m’attiser. On se jouait de ma fai­blesse pas­sagère, je le sentais bien. La voiture attendait, non loin.

Que faire ? Prendre ce diable au corps, lui lancer l’orgueil à la tête et emporter fiè­rement le sang de sa dépouille sur le cuir de ses sièges, contre la peau de son volant, à travers les voies urbaines et crain­tives ? Je serrai la mal­lette. Dans mon esprit, le métal ren­con­trait la chair. L’envie pres­sante n’est jamais celle à suivre, tous les incon­ti­nents savent ça. Je perdais toute maî­trise. Ne pas céder.

Me voyant hésiter, il s’avança. Je cherchai alen­tours un piéton importun, un berceau, un flic. Badauds, jetez-​​vous entre nous ! Mon âme com­mençait à hurler de mes yeux injectés, de mes poils hérissés, je frappais en pensée la rousseur impu­dente qui s’approchait encore, je lui payais le prix de son iro­nique torpeur.

D’un geste vif, nous déga­geâmes nos vestons. La main cher­chait main­tenant sur nos flancs le contrat, le mou­choir, le revolver pré­texte à notre affron­tement. Sur la face du barbu, une étin­celle soudain. Je n’eus que le temps de saisir la méprise.

Une douleur foudroyante s’abattit sur mon crâne.

Les deux mandarins

Les deux mandarins © Julien Quensière {JPEG}

Le choix

Elle me caressait le visage de sa main douce et fine, le regard cha­ri­table et le geste câlin. Un homme la secondait, mon guide ouvrait la route. Nous voguions. Je ne sentais qu’une immense béance, et le ciel très blanc au milieu.

Rapi­dement, nous embar­quâmes pour de bon — la rudesse des flots, du moins, changea-​​t-​​elle de nature. Les cieux s’étaient fermés, un bruit sourd résonnait. Je n’étais plus porté par les soins de ma blonde dont les traits, plus réels sou­dai­nement, s’étaient durcis contre la tôle du fourgon. Une camion­nette, oui. Bien dis­tincte à présent. Le moteur qui halète, les virages déchirés. J’ouvrai plus grand les yeux. Sur la car­lingue, un jeune asia­tique agrippé pour ne pas cha­virer. Son visage me parut familier. En face, ma ven­deuse, digne, les yeux posés sur l’horizon — et les mains sur mon torse.

Nous rou­lions depuis plu­sieurs minutes, plu­sieurs heures peut-​​être. J’étais allongé sur le sol, le costume chif­fonné, entre des cartons ano­nymes sur les­quels mes veilleurs avaient pris place. J’hésitai. Allais-​​je rajuster les plis de mon costume dans l’unique but de pouvoir caresser au passage les mains déli­cieuses qui le main­te­naient froissé, et pro­voquer, par ce geste, l’arrêt brutal de l’inattention de mes com­pa­gnons de route — état que j’eusse sinon pu mettre à profit pour observer plus en détail les condi­tions maté­rielles de notre voyage, et tenter grâce à cela d’en déduire la des­ti­nation (étant entendu, par ailleurs, que celle-​​ci ne pouvait qu’assurément être le port où mouillait le bateau qui nous mènerait vers l’Islande, et qu’ainsi il sem­blait défi­ni­ti­vement inutile de conserver plus long­temps l’avantage de la surprise) ?

La décision n’était pas cor­né­lienne. Sans être bien conscient de la raison, je la reculais pourtant. L’inconscience ne conduit jamais à bon port, tous les kami­kazes retraités savent ça. Quel était le motif de mon hési­tation ? L’appréhension de la réaction de ma ven­deuse à l’intérêt que je m’apprêtais à lui mani­fester ? Ou était-​​ce plutôt l’étrange plé­nitude que je sentais monter en moi, malgré la conduite infernale du barbu ? Peut-​​être sim­plement, au fond, que seul l’engourdissement tenace du réveil, qui me clouait les membres au sol, me retenait d’aller prendre cette main.

Au moment de passer à l’acte, j’avisai un lapin en peluche qui débordait d’un carton.

This night R.G. was playing so well…

6e dessin © Julien Quensière {JPEG}

Les règles du jeu

Le temps de m’étonner d’un tel char­gement, et c’était trop tard. Nous ralen­tis­sions. Ma main et mes pau­pières retom­bèrent d’un coup.

« On y va. Tu restes avec lui. »

Il y eut du mou­vement, une lumière vive, du bruit que je perçus maî­trisé. Je sentis sur mon torse les mains s’agiter un instant, avant de le quitter. Puis l’effleurer à nouveau ; le retrouver bru­ta­lement. Dis­pa­raître enfin.

Un long silence. J’acceptai les règles du jeu. Comme on hésite pour mieux s’étreindre, je savais que, restée seule à mon chevet, ma veilleuse savourait ce sursis amoureux en un pré­li­mi­naire pudique, plein d’une ten­dresse retenue. Je la voyais main­tenant penchée sur moi, sou­riante et intime, comme elle avait dû l’être quelques heures plus tôt devant le consulat. Sur ses lèvres, les miettes feu­trées d’une mélopée nor­dique. Dans son regard, le feu du foyer partagé. Entre ses doigts soudain, un colt magnum.

L’asiatique ne sou­riait pas. Lorsque j’ouvris les yeux, il m’intima de la pointe du canon de me taire. Nous étions seuls dans la pénombre.

Contre toute attente, je ne déchantai pas vraiment. Les fan­tasmes récal­ci­trants sont les seuls dont on jouit plei­nement, tous les ban­quiers de psy­cha­na­lystes savent ça. Ma gra­cieuse cor­res­pon­dante entre­tenait avec délice le mystère de notre relation, et ce n’était pas pour me déplaire. Ce petit contre-​​temps ne faisait, en fin de compte, qu’arrimer plus fer­mement la passion que nous endu­rions l’un pour l’autre, en aug­mentant l’intensité de nos retrou­vailles proches. Je souris dis­crè­tement à son audace, pro­vo­quant une nou­velle grimace du jeune homme.

Ce dernier d’ailleurs ne sem­blait pas très à l’aise, à en juger par les tics qui lar­daient son visage. Le moindre de mes gestes le faisait tres­saillir. Alors que je l’observais plus atten­ti­vement pour déter­miner dans quelles cir­cons­tances nous nous étions déjà croisés, il mani­festa une agres­sivité nou­velle, croyant sans doute à un jeu pour accroitre son malaise.

Il me menaçait main­tenant avec une ardeur impa­tiente, à coup d’injonctions que je ne com­prenais pas mais dont je per­cevais sans peine la teneur. Nous étions extrê­mement proches. La fureur qui l’animait n’avait plus rien de rationnel. En un geste, je saisis la colère qu’il m’offrait avi­dement, lui arrachai le revolver et l’assommai de la crosse. En quittant le camion, je cherchai du regard le lapin rose, mais il avait disparu.

L’éclat du réverbère m’aveugla. La rue était déserte, froide, silen­cieuse. Des portes d’un club non loin, un jazz triste et suranné s’échappait par vagues, porté par la brume. J’avais faim. Quelle heure pouvait-​​il être ?

Je contemplai les façades ternes.

Sous mon veston, l’arme cognait dou­cement contre mon torse, et l’humeur marine dans mes bronches.

Le fils de mon traiteur taï­wanais gisait au fond d’un fourgon en route pour l’Islande, dans la ruelle bla­farde d’une ville inconnue, et l’aventure ne faisait que commencer.

Round midnight

Round Midnight © Julien Quensière {JPEG}

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