J’avais trois bonnes amies avec lesquelles j’aimais passer du temps pour échanger sur le monde et ses arcanes. Nous nous retrouvions souvent entre copines chez l’une ou l’autre, avec du temps devant nous, quelques tartes maison et une bouteille de vin. L’une d’entre elles (qui était aussi ma voisine) possédait un chat, une femelle qu’elle cajolait autant que d’autres calfeutrent leur journal intime : confesseur, compagnon, consolateur… cette chatte confidente était sans doute à ses yeux l’incarnation d’un démiurge à sa mesure. Une relation privilégiée pour cette trentenaire solitaire aux attirances mystiques (moi-même, enfant au départ de mon père, j’avais alors discouru de longues heures avec ma souris grise pour qui je n’avais aucun secret).
À chaque fois que nous nous réunissions chez elle, un même détail de cette relation particulière m’interpellait : alors que nous caressions voluptueusement son matou à pleines mains, elle ne l’approchait que de l’index, qu’elle prenait bien soin de ne pas faire dévier de la trajectoire rectiligne soigneusement planifiée à l’avance sur son pelage persan… Pourquoi un tel comportement étrange chez cette fille à peine plus névrosée que la moyenne ? Quelle signification donner à ce qui apparaissait au premier abord comme de la pudeur, au mieux une certaine forme de timidité ? Elle prétendait qu’ainsi, l’échange avec l’animal était complet et unique (sa chatte ne réagissait effectivement pas de la même façon à ses caresses qu’aux nôtres et fonçait droit sur elle sans ambiguïté dès qu’elle était en manque de câlins), au lieu d’une sensation diffuse et indistincte noyée dans la forêt des stimuli du quotidien.
Je travaille depuis peu au sein d’une agence spécialisée dans les réseaux d’entreprises. La majeure partie de mon temps est consacrée à la création, l’animation et la diffusion de réseaux basés sur les technologies interactives de ce qu’on nomme le web 2.0. Quels sont le objectifs et les difficultés d’un tel travail ? Le but est de communiquer sur l’entreprise, de la façon la plus efficace possible, pour lui donner un maximum de visibilité, créer le buzz et l’installer comme référence dans son domaine. Comment faire ? Créer une structure de type blog, qui diffuse un autre discours de l’entreprise, plus intime, plus sympathique, différent, rédigé de l’intérieur par le personnel même, créer ainsi un réseau avec les autres acteurs du secteur, et surtout, surtout : assurer son positionnement en tête des moteurs de recherche.
Sur internet, pour être visible, tout passe par les mots. Du code source de chaque page affichée, à l’indexation nécessaire de tous les contenus visuels, les robots qui défrichent la toile ne peuvent reconnaître que des mots. Ce qui n’est pas ou mal nommé est perdu (comme disaient les documentalistes de mon enfance « un livre mal rangé est un livre perdu »). Les codeurs, webmasters, hackers l’ont compris très tôt : on peut facilement tromper les moteurs de recherche, ou du moins les orienter pour leur faire afficher des résultats qui n’ont rien à voir avec le contenu réel des pages… Il faut dire que la motivation est forte : sur les centaines de milliards de pages publiées sur internet, l’énorme majorité des accès se fait grâce aux moteurs de recherche. Quand on sait qu’entre 40 et 80% des internautes ne vont pas au delà de la première page de résultats… ça vaut le coup de se donner la peine d’y être ! Si vous n’êtes pas sur la première page, vous n’existez pas.
Ainsi donc les mots priment, lus par des machines que l’on tente de faire chaque jour plus proches d’un lecteur humain. Par exemple, la répétition ne suffit plus, il faut désormais tabler sur la cohérence du champ lexical utilisé sur le site pour être sûr d’être correctement indexé. La rédaction d’un site est une affaire de professionnels, qui maitrisent parfaitement la gestion des mots-clés. Le blogueur d’entreprise devient peu à peu une activité fort prisée : pourquoi laisser le personnel risquer de ternir l’image de la société tout en investissant pour le former aux technologies quand il suffit de payer quelqu’un pour faire ça bien mieux et moins cher ? Écrire pour internet est une spécialité. De la même manière qu’un romancier met du sentiment, de la violence, du sexe dans son histoire pour qu’elle apparaisse en tête de gondole, un blogueur professionnel maitrise son vocabulaire pour apparaître en première page de résultats. Il ne fait pas de littérature. Le doute polysémique n’est pas permis, il faut de l’efficacité.
Quel rapport avec le chat de mon amie ?
Ma voisine caressant sa chatte du bout du doigt donne une excellente image des rapports internet présents et à venir : une caresse ciblée, planifiée, qui touche droit au but dans un souci d’efficacité, à côté de la masse volubile et invisible qui s’ébroue joyeusement dans d’innombrables formes fantaisistes et inachevées.
Allez, une petite devinette : dans quelle catégorie selon vous pourra bien être indexée cette page ?

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