John U. Smith se manifeste à nouveau, après douze ans d’absence, en inaugurant la toute nouvelle Dyndrom Gallery, au cœur de Greenwich Village.
L’artiste d’origine panaméenne, de son vrai nom Peter Torrijos, n’avait pas reparu sur la scène mondiale depuis 1995, date de sa dernière exposition à Paris. A cette époque, Have a look avait permis au public français de découvrir l’œuvre singulière de cet affranchi de l’art conceptuel, à travers une de ses pièces exposée à la galerie gb agency. Il s’agissait — effectivement — d’une pièce, celle de la galerie, vide et blanche en apparence où seule, dans un coin supérieur, une petite bulle en plexiglas teinté, semblable à celles qui masquent les caméras de vidéo-surveillance, était fixée au mur. Avec humour, John U. Smith nous invitait à venir jeter un oeil furtif sur le seul élément exposé, qui nous renvoyait, par le jeu du plastique teinté, notre propre image ; nous, « regardeurs », faune alléchée par le titre, étions mis en face de notre propre désir, démasqués dans notre avidité d’animaux cultivés-voyeurs, surpris sur le fait par un oeil – ou ce qu’on fantasmait être – un oeil plus froid que le nôtre, celui, électronique, de la caméra, avec son prolongement diaboliquement humain. Ainsi, sortant de la galerie, le public parisien s’imaginait reprendre le cours de sa vie, repus de la dose de culpabilité quotidienne nécessaire à sa bonne conscience occidentalo-névrosée, sans laisser plus de traces que la boue urbaine de ses chaussures. Et c’est là que réside l’intérêt réel de l’œuvre de Smith. Malheureusement, c’est également ce qui lui valut quelques ennuis auprès de la justice française et qui, sans doute, explique en partie son absence jusqu’à aujourd’hui.
Car la démarche de John U. Smith va plus loin : il y avait bien une caméra dans la bulle, qui filmait réellement les visiteurs. L’artiste a retransmis l’image capturée dans un des coins du moniteur de l’accueil, faisant du galeriste un vrai vigile, à l’insu du public. Mais ce n’est qu’alors que l’artiste avait convaincu une plate-forme commerciale sur internet de vendre la vidéo de l’exposition sous la forme d’un coffret DVD que certains l’ont vu d’un drôle d’oeil et lui sont tombés dessus. On ne rigole pas avec le droit à l’image en France. Et encore moins lorsque on se sent berné.
Remis de sa condamnation (du moins, peut-on le penser), John U. Smith s’est lié d’amitié avec Chris Deltan, et présente dans sa nouvelle galerie une œuvre d’une teneur proche, en apparence, de Have a look.
Le sol de la modeste Dyndrom Gallery a été surélevé de sept centimètres au moyen d’un plancher peint en blanc. C’est l’unique aspect remarquable de la pièce, qui semble vide. A un coin toutefois, le parquet a été arraché sur une surface de 10 cm2 environ, permettant d’apprécier la hauteur qui le sépare du sol de ciment. Cette fois-ci, nous ne sommes pas invités à jeter un coup d’oeil – il n’y a toujours apparemment rien à voir – mais John U. Smith nous ordonne : « Marche ! Stop ! » comme le font les feux pour piétons new-yorkais. Ainsi le public n’a d’autre choix que de déambuler selon son désir, comme à Paris douze ans plus tôt il ne peut se soustraire à l’injonction du titre, avec le bruit des pas sur le bois peint comme objet de réflexion. Mais là encore on sous-estimerait l’artiste à ne lui attribuer que des vertus minimalistes, qui joueraient sur une approche phénoménologique exploitant à outrance les propriétés de quelques planches de sapin. Car sous le bois, invisible, imprimée à même le ciment, se trouve reproduite la déclaration d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique, recouverte du sacro-saint drapeau en tissus du pays. L’œuvre prend ici tout son sens, lorsque le public américain foule au pied les symboles de sa démocratie sans même s’en rendre compte, alors que ceux-ci se trouvent à la fois enfermés, oubliés, masqués, mais préservés par cet étrange cercueil peint…
Il n’y a pas d’explication chez Smith, pas de cartel, pas de fascicule qui donne des réponses – nous ne sommes pas au Palais de Tokyo – et l’on voudrait lui reprocher de ne pas donner tous les éléments nécessaires à une juste appréhension de ses œuvres. Mais John U. Smith, dont le propos touche à la brûlante question du pouvoir et de l’oppression, use de celui qui lui est donné par son statut pour obliger le « regardeur » à creuser un peu plus loin que ce qui lui semble présenté. Se libérer de la manipulation omniprésente qui nous asservit exige un effort, une démarche, une initiative qui n’est pas offerte spontanément, voilà ce que nous dit John U. Smith. C’est à nous d’aller voir le dessous de chaque chose, de dénicher ce qui se trame réellement derrière ce qu’on nous offre comme naturel. L’artiste, qui choisit John Smith en raison de l’anonymat qu’il caractérise, y ajouta « U » c’est à dire « you », vous, toi, inscrivant ainsi le public – nous – au centre de son travail, comme l’avait fait Dan Graham en son temps.
Je n’ai pas eu loin à chercher pour découvrir le « dessous de l’affaire » dans cette petite galerie new-yorkaise, il m’a suffi d’aller interroger le galeriste présent… Et c’est aussi ce que nous suggère John U. Smith : le dialogue permet d’accéder à la justesse – à la justice ? – dans ce monde.
Au travers d’une œuvre qui dénonce une société « panaméenne », on voit se confronter chez John U. Smith les deux visions du monde qui s’opposent de chaque côté de son pays natal. Loin d’une critique militanto-démagogique de la société consumériste à grand renfort de spectaculaire manufacturé, l’œuvre de John U. Smith touche avec finesse l’une des causes de nos dérèglements actuels : la passivité.
« Est-ce que nous voyons la cent millième partie de ce qui existe ? » s’interrogeait Maupassant, quand Barbey d’Aurevilly percevait déjà dans ses Diaboliques que « les crimes de l’extrême civilisation sont, certainement, plus atroces que ceux de l’extrême barbarie par le fait de leur raffinement, de la corruption qu’ils supposent, et de leur degré supérieur d’intellectualité ». Plus d’un siècle plus tard, John U. Smith est là pour nous le rappeler.

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