Nous avons tous pris rendez-vous pour être viré ce jour, la clim est en panne, il fait 40° en nous. Nous avons tous pris rendez-vous. Alors pourquoi se retrouver, les uns avec les autres moins un, fin de la journée, 40° en nous bouillant dans les poignets, à déboucher le Champagne, à faire semblant d’en boire ?
Matin thermo planté dans le bras je dirais qu’il fait au moins 38, peut-être plus, je fais semblant de bosser. Le PDG est dans mon dos à une dizaine de mètres en train d’auditionner nos deux anciens collègues virés la semaine d’avant. Je suis le mieux placé pour écouter les mots qui volent, aucune porte entre nous pour étouffer les voix, alors je fais ce que je sais faire de mieux : être invisible et le rester. Je note dans mes neurones de temps à autre ce qui mérite d’être noté. Parfois au téléphone quand des fantômes me parlent, je leur réponds : « excusez-moi, je vous entends mal, y a comme de la friture sur toute la ligne » et la friture, c’est lui, c’est eux, c’est ma tête qui s’échappe à dix mètres de ma nuque et qui se focalise sur d’autres voix que la sienne : mon fantôme s’impatiente, est-ce que ça me concerne ? J’aimerais lui dire ce que répète à voix audible l’avocat d’à côté : oui mais Monsieur, la loi ce n’est pas ça… Je raccroche, je tue, je décapite mon petit fantôme d’oreille interne et fais semblant de taper sur mon clavier pour avoir l’air busy, mais en réalité je grave à l’intérieur de mon crâne les quelques phrases suivantes pour ne surtout pas les oublier : oui mais Monsieur vous ne pouvez pas dater la découverte de la faute présumée après la mise à pied du salarié… Oui mais Monsieur deux licenciements pour faute le même jour à moins de deux heures d’intervalle alors qu’il est avéré que la société a des soucis économiques… Etc. Je note, je note, je note encore. Sans l’écrire je le note pour le garder vivant.
Ce que je murmure à moi-même, peut-être à voix haute, peut-être pas, ce sont les mots : putain je vais mourir je crois. Toutes les fenêtres sont grandes ouvertes pour faire couler un maximum d’air en mouvement entre nos gorges et nos paupières mais ça ne suffit pas à faire geler toutes nos sueurs crispées. Elles squattent sans état d’âme nos colonnes vertébrales en papier. Au téléphone je parle plus fort pour écraser le bruit des bruits qui remontent depuis la rue, celle qui traverse le bureau en ce moment même (peut-être aussi que je parle fort pour qu’il puisse croire ou bien savoir que, oui, je bosse ?), je dis : madame ça ne sert à rien que je valide un rendez-vous si je ne sais pas de quoi on parle, envoyez-moi d’abord votre plaquette et puis ensuite je vous contacterai (ensuite j’épelle mon mail, lettre après lettre, je la corrige quand elle se trompe, j’attends midi qu’on en finisse). Z. à ma gauche raccroche en même temps que moi, me dit « je n’en peux plus de cette femme », je lui répète « je vais mourir », elle me confirme qu’on va mourir ensemble, c’est déjà ça.
Est-ce qu’on est obligé de déjeuner avec ce type ? Je veux dire : vraiment ? Pourtant quand le PDG se joint à nous, au bord des micro-ondes, voilà qu’on fait semblant de remuer les mêmes conversations basiques à coup de sourires et de crânes battus. Le mec nous a toujours rien dit, alors comme on ne sait pas, n’est pas censé savoir, on fait comme si n’importe quel jour, oui mais voilà on a du mal. D’ailleurs le PDG ne mange rien. Il reste là, assis tout entre nous à nous parler comme si de rien, à nous sortir : pas besoin de déjeuner, pas la première fois que je saute un repas et puis voilà-t-y pas qu’il nous exhibe son beau laptop pour nous prouver que son premier mail envoyé du matin l’a bien été avant six heures car, oui, c’est un warrior ce type et moi je sais même pas ce que je mange mais j’ai la tête dedans, jusqu’à la nuque au moins. J’aurais envie de lui dire tu peux me dire pourquoi l’un de tes mecs vient de passer nous piquer un PC avant même qu’on sache qu’on est viré ?, oui mais voilà, mes yeux rivés sur ma fourchette, tout simplement je préfère pas.
Au téléphone je leur répète : non, on ne peut pas vous recevoir pour l’instant. Pour prendre un rendez-vous on vous rappelle. Les mecs insistent pour qu’on revienne vers eux au pire en fin de semaine prochaine, mais honnêtement : en fin de semaine prochaine qui sera toujours là, entre ces murs, devant l’écran pour continuer à battre tout ce boulot fantôme ? Je réponds ce que je sais si bien répondre : qu’on ne vous promet rien mais on voit ce qu’on peut faire, puis je lâche la formule consacrée. Dans toutes nos têtes et selon tous nos schémas communs, une fois l’annonce de notre licenciement groupé balancée dans l’air à 40° on disparaîtra instantanément d’ici. On ne reviendra plus. Mais ça ne marche pas vraiment comme ça, pas vrai ? Certains espèrent, plus ou moins secrètement, qu’on sera, nous aussi, lourdé pour faute histoire de plus jamais devoir remettre les pieds ici.
Ensuite quoi ? Le goût du Champagne acide dans un gobelet plastique de dix centimètres de haut et, donc, de dix centimètres de long.
Une fois hors du bureau, quelques appels persos, ceux qui me disent : alors ? Comment ça c’est passé ? Ce que je réponds : que dalle. Le type nous a réuni, mais en groupe. Pour nous annoncer quelques changements dans la boite et pour grosso modo nous dire qu’il fallait se « serrer les coudes ». Quid de nos salaires du mois d’avant toujours même pas versés ? Une petite erreur qui sera rectifiée sous peu. Est-ce que le bureau va fermer ? Ça n’a jamais été à l’ordre du jour. Dix minutes plus tôt les entretiens individuels étaient sur le point de commencer pour enfin nous virer tous les uns après les autres : il aurait dit à l’une (mais surtout ne pas le répéter aux autres) qu’il fermerait Paris. Mais le PDG au moment d’y aller a décidé d’annuler tout. Un mail fantôme sur son portable aurait pour titre Putain qu’est-ce que tu fous ? Du moins c’est ce que moi j’imagine. Car autrement comment expliquer sa débandade subite ?
Jamais vraiment aimé le Champagne, je le bois quand même. Encore quatre bouteille au frais, de quoi fêter la fin de la boite pendant encore X semaines (mais pas encore). Jamais vraiment aimé le Champagne mais, oui, je vais en reprendre encore un peu. Ce que je bois se compte en centimètre.


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