par Franck Thomas

Auteurs invités (plus d’infos ici)

par Guillaume Vissac

Bientôt les Prudhommes #4

juin 2011

Ce mois-​​ci, c’est Guillaume Vissac qui vient pour­suivre ici sa saga prud’homale. Ne passez pas à côté de cet auteur fécond du quo­tidien, et découvrez chez lui ma deuxième « ten­tative d’exploration d’une galaxie de l’intérieur »…


Ce texte est extrait de Comment mâcher sa propre cravate ?,« travail » en cours. Épisode pré­cédent publié sur Frag­ments, chutes et conséquences.

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Nous avons tous pris rendez-vous pour être viré ce jour, la clim est en panne, il fait 40° en nous. Nous avons tous pris rendez-​​vous. Alors pourquoi se retrouver, les uns avec les autres moins un, fin de la journée, 40° en nous bouillant dans les poi­gnets, à déboucher le Cham­pagne, à faire sem­blant d’en boire ?

Matin thermo planté dans le bras je dirais qu’il fait au moins 38, peut-​​être plus, je fais sem­blant de bosser. Le PDG est dans mon dos à une dizaine de mètres en train d’auditionner nos deux anciens col­lègues virés la semaine d’avant. Je suis le mieux placé pour écouter les mots qui volent, aucune porte entre nous pour étouffer les voix, alors je fais ce que je sais faire de mieux : être invi­sible et le rester. Je note dans mes neu­rones de temps à autre ce qui mérite d’être noté. Parfois au télé­phone quand des fan­tômes me parlent, je leur réponds : « excusez-​​moi, je vous entends mal, y a comme de la friture sur toute la ligne » et la friture, c’est lui, c’est eux, c’est ma tête qui s’échappe à dix mètres de ma nuque et qui se focalise sur d’autres voix que la sienne : mon fantôme s’impatiente, est-​​ce que ça me concerne ? J’aimerais lui dire ce que répète à voix audible l’avocat d’à côté : oui mais Mon­sieur, la loi ce n’est pas ça… Je rac­croche, je tue, je décapite mon petit fantôme d’oreille interne et fais sem­blant de taper sur mon clavier pour avoir l’air busy, mais en réalité je grave à l’intérieur de mon crâne les quelques phrases sui­vantes pour ne surtout pas les oublier : oui mais Mon­sieur vous ne pouvez pas dater la décou­verte de la faute pré­sumée après la mise à pied du salarié… Oui mais Mon­sieur deux licen­cie­ments pour faute le même jour à moins de deux heures d’intervalle alors qu’il est avéré que la société a des soucis éco­no­miques… Etc. Je note, je note, je note encore. Sans l’écrire je le note pour le garder vivant.

Ce que je murmure à moi-​​même, peut-​​être à voix haute, peut-​​être pas, ce sont les mots : putain je vais mourir je crois. Toutes les fenêtres sont grandes ouvertes pour faire couler un maximum d’air en mou­vement entre nos gorges et nos pau­pières mais ça ne suffit pas à faire geler toutes nos sueurs crispées. Elles squattent sans état d’âme nos colonnes ver­té­brales en papier. Au télé­phone je parle plus fort pour écraser le bruit des bruits qui remontent depuis la rue, celle qui tra­verse le bureau en ce moment même (peut-​​être aussi que je parle fort pour qu’il puisse croire ou bien savoir que, oui, je bosse ?), je dis : madame ça ne sert à rien que je valide un rendez-​​vous si je ne sais pas de quoi on parle, envoyez-​​moi d’abord votre pla­quette et puis ensuite je vous contac­terai (ensuite j’épelle mon mail, lettre après lettre, je la corrige quand elle se trompe, j’attends midi qu’on en finisse). Z. à ma gauche rac­croche en même temps que moi, me dit « je n’en peux plus de cette femme », je lui répète « je vais mourir », elle me confirme qu’on va mourir ensemble, c’est déjà ça.

Est-​​ce qu’on est obligé de déjeuner avec ce type ? Je veux dire : vraiment ? Pourtant quand le PDG se joint à nous, au bord des micro-​​ondes, voilà qu’on fait sem­blant de remuer les mêmes conver­sa­tions basiques à coup de sou­rires et de crânes battus. Le mec nous a tou­jours rien dit, alors comme on ne sait pas, n’est pas censé savoir, on fait comme si n’importe quel jour, oui mais voilà on a du mal. D’ailleurs le PDG ne mange rien. Il reste là, assis tout entre nous à nous parler comme si de rien, à nous sortir : pas besoin de déjeuner, pas la pre­mière fois que je saute un repas et puis voilà-​​t-​​y pas qu’il nous exhibe son beau laptop pour nous prouver que son premier mail envoyé du matin l’a bien été avant six heures car, oui, c’est un warrior ce type et moi je sais même pas ce que je mange mais j’ai la tête dedans, jusqu’à la nuque au moins. J’aurais envie de lui dire tu peux me dire pourquoi l’un de tes mecs vient de passer nous piquer un PC avant même qu’on sache qu’on est viré ?, oui mais voilà, mes yeux rivés sur ma four­chette, tout sim­plement je préfère pas.

Au télé­phone je leur répète : non, on ne peut pas vous recevoir pour l’instant. Pour prendre un rendez-​​vous on vous rap­pelle. Les mecs insistent pour qu’on revienne vers eux au pire en fin de semaine pro­chaine, mais hon­nê­tement : en fin de semaine pro­chaine qui sera tou­jours là, entre ces murs, devant l’écran pour continuer à battre tout ce boulot fantôme ? Je réponds ce que je sais si bien répondre : qu’on ne vous promet rien mais on voit ce qu’on peut faire, puis je lâche la formule consacrée. Dans toutes nos têtes et selon tous nos schémas communs, une fois l’annonce de notre licen­ciement groupé balancée dans l’air à 40° on dis­pa­raîtra ins­tan­ta­nément d’ici. On ne reviendra plus. Mais ça ne marche pas vraiment comme ça, pas vrai ? Cer­tains espèrent, plus ou moins secrè­tement, qu’on sera, nous aussi, lourdé pour faute his­toire de plus jamais devoir remettre les pieds ici.

Ensuite quoi ? Le goût du Cham­pagne acide dans un gobelet plas­tique de dix cen­ti­mètres de haut et, donc, de dix cen­ti­mètres de long.

Une fois hors du bureau, quelques appels persos, ceux qui me disent : alors ? Comment ça c’est passé ? Ce que je réponds : que dalle. Le type nous a réuni, mais en groupe. Pour nous annoncer quelques chan­ge­ments dans la boite et pour grosso modo nous dire qu’il fallait se « serrer les coudes ». Quid de nos salaires du mois d’avant tou­jours même pas versés ? Une petite erreur qui sera rec­tifiée sous peu. Est-​​ce que le bureau va fermer ? Ça n’a jamais été à l’ordre du jour. Dix minutes plus tôt les entre­tiens indi­vi­duels étaient sur le point de com­mencer pour enfin nous virer tous les uns après les autres : il aurait dit à l’une (mais surtout ne pas le répéter aux autres) qu’il fer­merait Paris. Mais le PDG au moment d’y aller a décidé d’annuler tout. Un mail fantôme sur son por­table aurait pour titre Putain qu’est-ce que tu fous ? Du moins c’est ce que moi j’imagine. Car autrement comment expliquer sa débandade subite ?

Jamais vraiment aimé le Cham­pagne, je le bois quand même. Encore quatre bou­teille au frais, de quoi fêter la fin de la boite pendant encore X semaines (mais pas encore). Jamais vraiment aimé le Cham­pagne mais, oui, je vais en reprendre encore un peu. Ce que je bois se compte en centimètre.

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  • Bientôt les Prudhommes #4

    Le 3 juin 2011 à 07:53 , par brigitte Celerier

    glaçant, bellement glaçant mais glaçant

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