Des murs. Ce ne sont que des murs et de la vie dedans. Je ne sais pas comment on se place, nous qui sommes formés de chair et d’os, comment on s’installe entre ces murs, autour de leurs ancrages terriens, comment on se fait enraciner par leurs pores alvéolées de plâtres et de béton. Comment on les vit, les murs autour, comment on vit dans le dedans pour en faire notre dedans, comment on forme une antre, notre antre. Je ne sais pas. Je sais. Ce n’est que de l’objet, du gros objet qui nous enrobe, nous plie à la sédentarité et à son corolaire douillet : eux les murs à l’aspect rustre et sec nous font doux. A moins que ce soit nous qui les rendions agréable, malléable par nos artifices en voile dans les trouées, par nos croutes peinturlurées d‘artistes inconnus clouées dans le stuc, par nos tissus aux couleur chatoyantes et aux velours urticaires. Oui, ce ne peut être que nous. Je sais. Je ne sais pas. Nous et nos meubles qui tournent, nous pressent les mœurs, décorent nos psychés, et suspendent l’effet froid des murs pour satisfaire nos existences mères de chaleur.
Toujours que. Là. On y est. Les murs et nous. Peu importe qui possède l’un ou qui fait l’autre. Pour quelques mois, années ou décennies, on est dans les murs. Les murs encerclent notre dedans, on se mélange et nos esprits intègrent le carré des murs, les quatre qui font fondation et nous au milieu qui réinjectons de la vie à chaque parcelle d’atmosphère. A tel point que nous nous fondons, l’un dans l’autre, le mur d’en face par le miroir plein pied renvoie notre image dans le vestibule, la cloison de la cuisine nous appelle à la bonne chair, la voute entre le salon et la salle à manger invite à la farniente ou à la ripaille gargantuesque. Les murs ne sont plus, ils sont pièces, carrées, rectangulaires, biscornues. Ils sont, nous sommes des pièces, devenons corps dans des morceaux de murs agglomérés, transformons la surface sans vie en élément fondamental, aussi tambourinant que nos poitrails.
Alors quand il faut partir, on se « dépièce », c’est comme si on s’arrachait le thorax, comme si, inévitablement la vie des murs que l’on a consacrée allait disparaître, comme si la peinture écaillée, le papier-peint décollé étaient des lambeaux d’existence qui disparaissent. Et on se dit. Je sais, je ne sais pas. Ce ne sera plus jamais pareil. La vie dedans.
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