Nous n’avions plus rien à nous dire. C’était là l’unique conclusion à laquelle nous devions parvenir pour régler le différend qui nous opposait. Afin d’entériner en bonne forme cette issue, je rédigeai dans la journée le compte-rendu de notre entretien, servi par les formules d’usages.
« Monsieur, Daignez reconnaître en la présente la notification d’arrêt immédiat et irrévocable de nos échanges, qui met ainsi un terme aux vaines tentatives de conciliation engagées jusqu’à présent. Pour faire valoir ce que de droit. Veuillez agréez, Monsieur, l’expression de ma plus profonde indifférence. J.
NB : L’amitié entretenue jadis ne saurait être opposable au présent arrêté, étant entendu que son cours se suspend selon la même décision. »
Il ne s’agissait là finalement que d’une formalité administrative, puisque nous avions convenu ensemble de cette cessation immédiate de considération respective. Je sortis du bureau de poste pour jouir du reste de mon existence avec le sentiment du devoir accompli.
Son courrier me parvint la semaine suivante.
« Monsieur, Je prends acte de votre décision d’interrompre définitivement nos contacts. Désinvoltement, G. »
J’en restais un brin chafouin. Son mot laissait entendre que l’initiative de notre rupture me revenait. Non qu’endosser cet honneur m’eusse chagriné, mais la réalité s’en trouvait malmenée et ma conscience ne pouvait s’en accommoder. Séance tenante, je rectifiai son propos dans une missive éclair, avec copie aux autorités compétentes. La simplicité des relations nécessite parfois quelques efforts d’ajustement pour s’accomplir. Nous n’avions, hélas, que peu d’expérience en la matière, et ce petit contre-temps m’apparaissait somme toute comme le processus normal des règlements de ce genre.
Trois coups brefs furent donnés contre ma porte, le mardi suivant. L’officier de service public portait la jaquette règlementaire. Il refusa mon café pour inspecter directement les documents que je lui présentais. Je l’aidai de mon mieux en lui apportant toutes les précisions nécessaires. Il nota beaucoup, pris quelques photos, grognait de temps en temps. J’avais bien évidemment conservé toute trace permettant d’éclairer la situation. J’avais foi en l’exigence de l’administration.
Il fallut par la suite me rendre au tribunal pour y consigner par écrit les documents que l’officier avait cru bon d’emporter pour analyse. Cette promenade matinale me mit de bonne humeur, j’en profitais pour aller saluer un vieil ami dont j’avais récemment reçu l’assignation à comparaitre. Il remplissait sa déclaration annuelle d’entretien corporel. Avant de prendre congé, je lui donnai quelques conseils sur les subtilités du formulaire.
Suivant le cours normal des choses, nous fûmes bientôt invités par les forces de l’ordre à une confrontation dans les règles. Les responsables judiciaires entendaient respecter la consigne et constater par eux-mêmes le bien-fondé de notre ultime accord. Au bout des quelques heures d’audience silencieuse, une mise à l’épreuve commune fut décidée pour leur permettre d’établir les faits avec certitude. Je ne peux que souligner la rigueur exemplaire avec laquelle notre dossier fut traité, et saluer le travail de nos fonctionnaires. Je découvrais avec beaucoup d’admiration l’articulation méticuleuse des différents agents sollicités par notre affaire.
On nous fit entrer dans la pièce exiguë préparée à notre intention. Nos effets furent conservés en lieu sûr, afin que nous ne soyons pas tentés d’en user pour échapper à une sociabilité insistante. Un gardien se tint prêt à intercepter le moindre échange. Le dénuement de la chambre avait été spécialement étudié pour ne permettre aucun isolement. On nous apporta plusieurs repas par jour, censés encourager la convivialité.
Au bout de deux semaines, plusieurs essais furent entrepris pour tester la résistance de notre mutisme réciproque. Notre gardien nous abreuvait d’ordres contradictoires, tentant de nous inciter à la complicité contre lui. Puis l’on cessa de nous alimenter, puis de nous éclairer, puis de nous parler. Nous endurions chaque étape sans trahir nos écrits. Deux fonctionnaires furent alors dépêchés pour rouer de coups mon compagnon de silence et le laisser agonisant à mes côtés. Je fus frappé par l’efficacité d’une telle méthode. Cependant, aucune parole de sollicitude à son égard ne put m’être arrachée.
À l’issue des quarante jours, l’instruction fut close. Je remerciai le personnel de la fonction publique pour sa rectitude. Nous nous séparâmes sans un mot, bien entendu.
De retour dans mon quotidien, j’envisageais de passer rapidement à d’autres soucis que cette affaire avait mis en attente. Je tentai de me concentrer, en vain. Je tournais en rond. Il me fallait parler de la fantastique expérience que je venais de vivre. Je partis faire le tour de mes connaissances, essayant à chaque fois d’aborder le sujet qui m’animait. Mais aucune n’aurait pu comprendre.
La honte et l’honneur dévoyaient ma raison. Une seule personne en réalité, pouvait appréhender ce que je voulais partager, pour l’avoir vécu elle-même. Un formidable cas de conscience se présentait à moi.
J’entrai en clandestinité.
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