La première fois que je suis rentré dans une grosse, je n’ai pas immédiatement saisi mon bonheur.
Ce jour-là, je sortais de l’agence pour l’emploi, ce qui n’était guère pour me mettre en bienveillance. Tout ruminant de mon avenir incertain, j’arpentais le bitume en proie à des accès successifs de désespoir et de machiavélisme, prêt à en découdre avec le genre humain si jamais il lui prenait l’audace de vouloir s’incarner sur mon chemin. Sans doute celui-ci fut-il tenté de tester ma détermination : une corpulente piétonne se profila. Tout à ma colère, j’appréciai trop tard l’obstacle, et l’effet combiné d’une erreur de trajectoire, de son hésitation tardive et de ma petite taille me fit ainsi atterrir la tête la première contre l’obèse sein droit de l’opulente. Il y eut un trou noir.
Lorsque je repris ma route quelques instants plus tard, je tentai de relancer mon aigreur : impossible ! L’humanité, que j’avais pourtant mis toute mon intelligence à rendre détestable, s’était calmée. Les charges contre elle, que j’avais soigneusement accumulées au fond de mes tripes, s’étaient enfuies. Je ne retrouvais plus ma détresse. Je ne comprenais plus ma colère. De dépit, je me mis alors à goûter la douceur du soir et à ralentir le pas.
Dès le lendemain, le stress urbain avait repris ses positions. De retards en sueur aux métros odorants, je courais tout au long de la semaine d’un petit boulot à l’autre, d’une humiliation aux suivantes. Je m’abandonnais sans défense aux affres de l’humeur citadine, la rage tirée au cordeau, l’émancipation éteinte, les usages postiches.
Un soir, je repensais à cette étonnante rencontre en posant ma tête contre l’oreiller. L’espace de quelques heures, cette femme avait su me sortir d’un aliénant quotidien. Ma frustration chronique s’était échouée dans l’onctuosité du mamelon, comme un écrin douillet pour ma tête malade. Par ce simple contact amorti, j’étais entré dans une sérénité nouvelle. J’avais trouvé mon remède, plus efficace qu’aucun anxiolytique. Je pris dès ce jour le choix de l’auto-médication : une ou deux grosses par jour, pouvant monter à trois lors des mauvaises semaines. Je commençai le traitement immédiatement.
Les premières prises furent délicates. Il me fallut trouver les gabarits adaptés, je dus apprendre à feindre l’inertie de collision, trouver le juste rapport vitesse/angle d’impact, bref, il me fallut faire in vivo les tests cliniques. Ce ne fut pas sans mal, mais je trouvai finalement les dosages adéquats, ainsi que l’heure idéale de la première prise. J’étais prêt à breveter.
Le conseiller-d’accompagnement-vers-l’emploi manifesta pourtant quelques réserves quant à mon projet professionnel. Je n’en revenais pas : je lui présentais une ambitieuse entreprise de salut public, et il ne comptait pas m’aider ? Lui semblait plutôt confiant sur l’avenir des misères à trois sous aux quatre coins du département, qui ne pouvaient, selon ses dires, « qu’amorcer le grand saut pour moi ». Je m’abstins de lui demander à quel saut il pensait, j’en vins surtout à supputer les avantages indus qu’il tirait à la morosité ambiante.
Puisque je ne pouvais manifestement pas compter sur un quelconque subalterne, j’envoyais directement mon projet au gouvernement. Ces hommes et ces femmes, avides de cohésion sociale et d’auto-entrepreneuriat, ne pouvaient qu’accueillir favorablement ma réhabilitation du sur-poids dans l’économie du pays, et y puiser assurément les éléments décisifs d’une sortie de crise. Je n’eus pour seule réponse qu’une nouvelle campagne nationale incitant à l’équilibre alimentaire, ce qui me fit alors suspecter qu’une sortie de crise ne faisait peut-être pas partie de la stratégie de nos dirigeants pour se maintenir au pouvoir. Auraient-ils eux-aussi des intérêts au malheur de leurs concitoyens ?
Fort heureusement, j’avais pendant tout ce temps poursuivi mon traitement. J’étais ainsi parvenu à peaufiner ma méthode, à varier ses effets sur demande, pour obtenir un moral optimum la majeure partie du temps. C’est donc sans grand tracas que j’essuyais l’incompréhension officielle de mes avancées humanistes. Dans le même temps, l’assurance nouvelle que j’affichais m’acquis bientôt la confiance de plusieurs recruteurs, et je ne tardai pas à trouver une bonne place dans l’entreprise de mon choix.
Je fis connaissance de mes collaborateurs, des us de la maison, des intrigues de basse main. Après de longs mois de butinage inconséquent, je retrouvais les codes implicites d’un univers clos, où le naturel, pour survivre, n’a d’autre choix que de se travestir. Mais j’étais prêt. J’acceptais de jouer le rôle escompté, j’entrais dans les confidences imposées, j’acquiesçais avec gravité, je jurais, je séduisais, je cajolais. Pour tenir le coup, j’avais dû augmenter la dose : j’étais passé à quatre par jour.La fréquence commença à être difficile à tenir, la réduction de mes déplacements ayant considérablement restreint le champ des croisements avec ma population de référence. Je retombais de plus en plus souvent sur les mêmes spécimens. Il me fallut dorénavant minutieusement noter mes prises quotidiennes, pour éviter les doublons trop rapprochés susceptibles d’éveiller le doute dans l’esprit de mes poitrines d’accueil. Je changeais d’itinéraire, décalais mes horaires, j’inventais des rendez-vous. Là où l’improvisation faisait autrefois le sel de la médication, tout devint planifié, préparé, sécurisé. Peu à peu, je développai une crainte paranoïaque de me voir dénoncé comme pervers mammaire par celles dont la volupté m’avait rendu l’équilibre.
Il me fallait calmer les esprits ; le mien surtout. À contre-cœur, j’interrompis le traitement. Terrible erreur. J’avais développé bien malgré moi une accoutumance aiguë à la mamelle pansue, qui me plongea bientôt dans un état de manque irrépressible. Des tremblements commencèrent à m’assaillir à la vue de la moindre chair bedonnante. Mes rêves se peuplèrent de visions adipeuses, dont je me réveillais trempé sur un lit de tétons. Je voyais dans chaque oreiller, dans chaque ballon, chaque forme ovoïde et vaguement rebondie, l’objet de ma convoitise, impossible de résister à l’attraction du mamelon.
Ma faiblesse commençait à prendre des formes inquiétantes. Jusqu’alors, j’étais parvenu à éloigner le risque au travail, en évitant tant bien que mal l’unique collègue appropriée. Mais alors que la malheureuse venait gentiment s’enquérir de mon état, l’addiction eu raison de mes dernières résistances : d’un élan éperdu, j’enfonçai ma tête dans son énorme bonnet.
Il est des folies salvatrices. Naufragé sur la poitrine du désespoir, j’attendais sans illusion la remise à la mer, froide et violente. J’abdiquais la pensée avant la tourmente. Mais, loin de me repousser, les bras de ma logeuse d’appoint se refermèrent doucement sur mon dos, et une petite caresse contre mon crâne l’arrima plus fermement dans son sein. J’avais trouvé un port d’attache.
Depuis ce jour, je ne guette plus au coin des rues la troupe des massives mamelles, rassasié chaque nuit par celles de ma douce. Et si parfois encore, au détour d’un couloir, une collision impromptue nous rapproche, c’est pour mieux revivre à l’insu de tous l’émoi de notre première rencontre.
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