par Franck Thomas

Extensions de l’absurde du réel.

L’énorme du savoir-​​vivre

Merci à Lydia Boudarène / juin 2010

La pre­mière fois que je suis rentré dans une grosse, je n’ai pas immé­dia­tement saisi mon bonheur.

Ce jour-​​là, je sortais de l’agence pour l’emploi, ce qui n’était guère pour me mettre en bien­veillance. Tout ruminant de mon avenir incertain, j’arpentais le bitume en proie à des accès suc­cessifs de désespoir et de machia­vé­lisme, prêt à en découdre avec le genre humain si jamais il lui prenait l’audace de vouloir s’incarner sur mon chemin. Sans doute celui-​​ci fut-​​il tenté de tester ma déter­mi­nation : une cor­pu­lente pié­tonne se profila. Tout à ma colère, j’appréciai trop tard l’obstacle, et l’effet combiné d’une erreur de tra­jec­toire, de son hési­tation tardive et de ma petite taille me fit ainsi atterrir la tête la pre­mière contre l’obèse sein droit de l’opulente. Il y eut un trou noir.

Lorsque je repris ma route quelques ins­tants plus tard, je tentai de relancer mon aigreur : impos­sible ! L’humanité, que j’avais pourtant mis toute mon intel­li­gence à rendre détes­table, s’était calmée. Les charges contre elle, que j’avais soi­gneu­sement accu­mulées au fond de mes tripes, s’étaient enfuies. Je ne retrouvais plus ma détresse. Je ne com­prenais plus ma colère. De dépit, je me mis alors à goûter la douceur du soir et à ralentir le pas.

Dès le len­demain, le stress urbain avait repris ses posi­tions. De retards en sueur aux métros odo­rants, je courais tout au long de la semaine d’un petit boulot à l’autre, d’une humi­liation aux sui­vantes. Je m’abandonnais sans défense aux affres de l’humeur citadine, la rage tirée au cordeau, l’émancipation éteinte, les usages postiches.

Un soir, je repensais à cette éton­nante ren­contre en posant ma tête contre l’oreiller. L’espace de quelques heures, cette femme avait su me sortir d’un aliénant quo­tidien. Ma frus­tration chro­nique s’était échouée dans l’onctuosité du mamelon, comme un écrin douillet pour ma tête malade. Par ce simple contact amorti, j’étais entré dans une sérénité nou­velle. J’avais trouvé mon remède, plus efficace qu’aucun anxio­ly­tique. Je pris dès ce jour le choix de l’auto-médication : une ou deux grosses par jour, pouvant monter à trois lors des mau­vaises semaines. Je com­mençai le trai­tement immédiatement.

Les pre­mières prises furent déli­cates. Il me fallut trouver les gabarits adaptés, je dus apprendre à feindre l’inertie de col­lision, trouver le juste rapport vitesse/​angle d’impact, bref, il me fallut faire in vivo les tests cli­niques. Ce ne fut pas sans mal, mais je trouvai fina­lement les dosages adé­quats, ainsi que l’heure idéale de la pre­mière prise. J’étais prêt à breveter.

Le conseiller-d’accompagnement-vers-l’emploi mani­festa pourtant quelques réserves quant à mon projet pro­fes­sionnel. Je n’en revenais pas : je lui pré­sentais une ambi­tieuse entre­prise de salut public, et il ne comptait pas m’aider ? Lui sem­blait plutôt confiant sur l’avenir des misères à trois sous aux quatre coins du dépar­tement, qui ne pou­vaient, selon ses dires, « qu’amorcer le grand saut pour moi ». Je m’abstins de lui demander à quel saut il pensait, j’en vins surtout à sup­puter les avan­tages indus qu’il tirait à la morosité ambiante.

Puisque je ne pouvais mani­fes­tement pas compter sur un quel­conque subal­terne, j’envoyais direc­tement mon projet au gou­ver­nement. Ces hommes et ces femmes, avides de cohésion sociale et d’auto-entrepreneuriat, ne pou­vaient qu’accueillir favo­ra­blement ma réha­bi­li­tation du sur-​​poids dans l’économie du pays, et y puiser assu­rément les élé­ments décisifs d’une sortie de crise. Je n’eus pour seule réponse qu’une nou­velle cam­pagne nationale incitant à l’équilibre ali­men­taire, ce qui me fit alors sus­pecter qu’une sortie de crise ne faisait peut-​​être pas partie de la stra­tégie de nos diri­geants pour se main­tenir au pouvoir. Auraient-​​ils eux-​​aussi des intérêts au malheur de leurs concitoyens ?

Fort heu­reu­sement, j’avais pendant tout ce temps pour­suivi mon trai­tement. J’étais ainsi parvenu à peau­finer ma méthode, à varier ses effets sur demande, pour obtenir un moral optimum la majeure partie du temps. C’est donc sans grand tracas que j’essuyais l’incompréhension offi­cielle de mes avancées huma­nistes. Dans le même temps, l’assurance nou­velle que j’affichais m’acquis bientôt la confiance de plu­sieurs recru­teurs, et je ne tardai pas à trouver une bonne place dans l’entreprise de mon choix.

Je fis connais­sance de mes col­la­bo­ra­teurs, des us de la maison, des intrigues de basse main. Après de longs mois de butinage incon­sé­quent, je retrouvais les codes impli­cites d’un univers clos, où le naturel, pour sur­vivre, n’a d’autre choix que de se tra­vestir. Mais j’étais prêt. J’acceptais de jouer le rôle escompté, j’entrais dans les confi­dences imposées, j’acquiesçais avec gravité, je jurais, je séduisais, je cajolais. Pour tenir le coup, j’avais dû aug­menter la dose : j’étais passé à quatre par jour​.La fré­quence com­mença à être dif­ficile à tenir, la réduction de mes dépla­ce­ments ayant consi­dé­ra­blement res­treint le champ des croi­se­ments avec ma popu­lation de réfé­rence. Je retombais de plus en plus souvent sur les mêmes spé­cimens. Il me fallut doré­navant minu­tieu­sement noter mes prises quo­ti­diennes, pour éviter les dou­blons trop rap­prochés sus­cep­tibles d’éveiller le doute dans l’esprit de mes poi­trines d’accueil. Je chan­geais d’itinéraire, décalais mes horaires, j’inventais des rendez-​​vous. Là où l’improvisation faisait autrefois le sel de la médi­cation, tout devint pla­nifié, préparé, sécurisé. Peu à peu, je déve­loppai une crainte para­noïaque de me voir dénoncé comme pervers mam­maire par celles dont la volupté m’avait rendu l’équilibre.

Il me fallait calmer les esprits ; le mien surtout. À contre-​​cœur, j’interrompis le trai­tement. Ter­rible erreur. J’avais déve­loppé bien malgré moi une accou­tu­mance aiguë à la mamelle pansue, qui me plongea bientôt dans un état de manque irré­pres­sible. Des trem­ble­ments com­men­cèrent à m’assaillir à la vue de la moindre chair bedon­nante. Mes rêves se peu­plèrent de visions adi­peuses, dont je me réveillais trempé sur un lit de tétons. Je voyais dans chaque oreiller, dans chaque ballon, chaque forme ovoïde et vaguement rebondie, l’objet de ma convoitise, impos­sible de résister à l’attraction du mamelon.

Ma fai­blesse com­mençait à prendre des formes inquié­tantes. Jusqu’alors, j’étais parvenu à éloigner le risque au travail, en évitant tant bien que mal l’unique col­lègue appro­priée. Mais alors que la mal­heu­reuse venait gen­timent s’enquérir de mon état, l’addiction eu raison de mes der­nières résis­tances : d’un élan éperdu, j’enfonçai ma tête dans son énorme bonnet.

Il est des folies sal­va­trices. Nau­fragé sur la poi­trine du désespoir, j’attendais sans illusion la remise à la mer, froide et vio­lente. J’abdiquais la pensée avant la tour­mente. Mais, loin de me repousser, les bras de ma logeuse d’appoint se refer­mèrent dou­cement sur mon dos, et une petite caresse contre mon crâne l’arrima plus fer­mement dans son sein. J’avais trouvé un port d’attache.

Depuis ce jour, je ne guette plus au coin des rues la troupe des mas­sives mamelles, ras­sasié chaque nuit par celles de ma douce. Et si parfois encore, au détour d’un couloir, une col­lision impromptue nous rap­proche, c’est pour mieux revivre à l’insu de tous l’émoi de notre pre­mière rencontre.

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