C’est le coup classique : les yeux plus gros que le ventre. Faire les courses avant le repas. Ou bien, au buffet à volonté, prendre tout ce qu’on veut absolument goûter, certain d’un appétit qu’on ne s’est jamais connu mais qui ce coup-ci ne manquera pas de se révéler.
Le désir, et la capacité. La tête et le ventre. Et quand le ventre ne tient pas les promesses de la tête, ça ne passe pas (ou mal). Maux de tête, maux de ventre. Un arrière-goût d’amertume. Une frustration diffuse. On fera attention la prochaine fois, mais tu parles. On papillonne. On butine. Malgré les saveurs colportées, impression de gâchis.
Et le regard. La place. On n’invite pas quelqu’un qui ne sait pas finir son assiette — suffit pas de savoir se servir des couverts. C’est pas sérieux, quelqu’un qui n’achève pas. Qui picore. On dirait qu’il balbutie, c’est vrai. On ne pourra pas lui faire confiance, il va s’évader toujours, ailleurs. Quelqu’un qui ne sait pas tenir la durée, qui ne sait sans doute pas où il va, tsss. Méprisable. Amusant tout au plus. Il y en a tant, du reste.
Vous voyez plusieurs pistes, tentatives ici, sur ce site. Il y en a d’autres aussi, ailleurs. Les choses s’entament, on ouvre à tout va, on essaie, youhou. Oui, mais. Mais mais mais : « Où ça va, hum ? » Pardon ? « Oui, oui, tu m’as bien entendu, ne fais pas l’innocent : t’es bien gentil, mais ça mène où, tes trucs, tes machins, tes textes, là, hum ? » Qu’est-ce que j’en sais, moi. Si je savais où ces pistes mènent, je ne m’y engagerais pas, pardi. Mais voilà : il faut arriver quelque part, me dit la vie (et ses représentants).
Hé, la vie. Tu sais peut-être où tu vas, toi, hein ? Oui, c’est à toi que je parle. Tu crois vraiment que tu peux tromper ton monde, avec tes mutations accidentelles et ta sélection naturelle ? On peut dire que t’as mis le temps, toi, avant d’obtenir quelque chose qui se tienne (debout). Finalement, ça t’a pas si mal réussi, le tâtonnement. Et pourtant. Je parie que si tu avais su où ça te mènerait, tu ne te serais pas lancé dans l’aventure.
Mais quand même.
Une fin. Un aboutissement. Un but, même — pourquoi pas, hein, à ce stade soyons audacieux. Oui, tout ça : un objectif, une finalité, une résolution, une conclusion, une maturité (oh), un achèvement, un terminus. Eh ben, c’est rassurant. Et monnayable. Eh oui.
Et je ne suis pas rassuré. Ni monnayé (hé non). Et quand je tente un truc avec une fin, bien sûr, pas fichu d’aller au bout. Hé, le problème de savoir où on va, c’est qu’on se donne un chemin pour y aller : meilleur moyen de ne jamais arriver. Vous arrivez à suivre exactement les sentiers sur la carte, vous ? Surtout quand c’est vous qui avez tracé la carte…
J’ai un truc inachevé sur les bras. Longtemps, j’ai crû pouvoir m’y remettre et lui donner du sens. Je vous l’ai dit, on tente de se rassurer, on voudrait fermer ces machins qui restent ouverts. Ça prend de la place, ces saloperies, dans la tête et dans la vie (ah tiens, te revoilà toi). On se dit « hé, mais je vais faire une petite modif’ l’air de rien, et hop ! c’est reparti. » C’est ça, oui. C’est reparti dans les gamberges, dans les si, les mais tu crois, les allez. Foutaises. Boulet, oui. La seule chose raisonnable à faire, c’est de couper la chaîne. Abandonner les poids morts.
Nous y voilà. La chaîne, je vais la couper. Pas dit que ça me propulse ailleurs, mais au moins, ce sera fait. Je vous explique : il y a quelques chapitres. Soit, je les lâche dans les tréfonds d’un disque dur, assuré qu’un formatage intempestif finira par en venir à bout un jour ou l’autre. Soit, je les mets en ligne ici, étalés dans le temps, jusqu’à fin du matériel.
C’est à vous de choisir.
Mais. Il n’y a que quelques chapitres, je vous le rappelle. Réfléchissez. C’est INACHEVÉ. Autrement dit : il n’y a pas de fin, aboutissement, résolution, conclusion, etc. Vous ne saurez JAMAIS où ça allait. JAMAIS. Êtes-vous certains de vouloir lancer ce caillou dans le vide tout en sachant que vous ne l’entendrez jamais toucher le sol ? Peut-être vaut-il mieux le laisser sur le bord, et continuer sa route sur la crête.
À vous de voir.
Je vous laisse cogiter (vous me ferez signe quand vous aurez choisi, hein). En attendant, je vais poursuivre mon apprentissage du lâcher-prise. Tiens, une petite fringale, là. Oh, une boulangerie. Ça y est, j’ai envie de tout dévorer.
— Et avec ceci ?
— Oui ?
— Ce sera tout ?
— Non.

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