par Franck Thomas

De l’abandon et du lâcher-​​prise

Ça se rate où / juin 2011

C’est le coup clas­sique : les yeux plus gros que le ventre. Faire les courses avant le repas. Ou bien, au buffet à volonté, prendre tout ce qu’on veut abso­lument goûter, certain d’un appétit qu’on ne s’est jamais connu mais qui ce coup-​​ci ne man­quera pas de se révéler.

Le désir, et la capacité. La tête et le ventre. Et quand le ventre ne tient pas les pro­messes de la tête, ça ne passe pas (ou mal). Maux de tête, maux de ventre. Un arrière-​​goût d’amertume. Une frus­tration diffuse. On fera attention la pro­chaine fois, mais tu parles. On papillonne. On butine. Malgré les saveurs col­portées, impression de gâchis.

Et le regard. La place. On n’invite pas quelqu’un qui ne sait pas finir son assiette — suffit pas de savoir se servir des cou­verts. C’est pas sérieux, quelqu’un qui n’achève pas. Qui picore. On dirait qu’il bal­butie, c’est vrai. On ne pourra pas lui faire confiance, il va s’évader tou­jours, ailleurs. Quelqu’un qui ne sait pas tenir la durée, qui ne sait sans doute pas où il va, tsss. Mépri­sable. Amusant tout au plus. Il y en a tant, du reste.

Vous voyez plu­sieurs pistes, ten­ta­tives ici, sur ce site. Il y en a d’autres aussi, ailleurs. Les choses s’entament, on ouvre à tout va, on essaie, youhou. Oui, mais. Mais mais mais : « Où ça va, hum ? » Pardon ? « Oui, oui, tu m’as bien entendu, ne fais pas l’innocent : t’es bien gentil, mais ça mène où, tes trucs, tes machins, tes textes, là, hum ? » Qu’est-ce que j’en sais, moi. Si je savais où ces pistes mènent, je ne m’y enga­gerais pas, pardi. Mais voilà : il faut arriver quelque part, me dit la vie (et ses représentants).

Hé, la vie. Tu sais peut-​​être où tu vas, toi, hein ? Oui, c’est à toi que je parle. Tu crois vraiment que tu peux tromper ton monde, avec tes muta­tions acci­den­telles et ta sélection natu­relle ? On peut dire que t’as mis le temps, toi, avant d’obtenir quelque chose qui se tienne (debout). Fina­lement, ça t’a pas si mal réussi, le tâton­nement. Et pourtant. Je parie que si tu avais su où ça te mènerait, tu ne te serais pas lancé dans l’aventure.

Mais quand même.

Une fin. Un abou­tis­sement. Un but, même — pourquoi pas, hein, à ce stade soyons auda­cieux. Oui, tout ça : un objectif, une finalité, une réso­lution, une conclusion, une maturité (oh), un achè­vement, un ter­minus. Eh ben, c’est ras­surant. Et mon­nayable. Eh oui.

Et je ne suis pas rassuré. Ni monnayé (hé non). Et quand je tente un truc avec une fin, bien sûr, pas fichu d’aller au bout. Hé, le pro­blème de savoir où on va, c’est qu’on se donne un chemin pour y aller : meilleur moyen de ne jamais arriver. Vous arrivez à suivre exac­tement les sen­tiers sur la carte, vous ? Surtout quand c’est vous qui avez tracé la carte…

J’ai un truc inachevé sur les bras. Long­temps, j’ai crû pouvoir m’y remettre et lui donner du sens. Je vous l’ai dit, on tente de se ras­surer, on vou­drait fermer ces machins qui restent ouverts. Ça prend de la place, ces salo­peries, dans la tête et dans la vie (ah tiens, te revoilà toi). On se dit « hé, mais je vais faire une petite modif’ l’air de rien, et hop ! c’est reparti. » C’est ça, oui. C’est reparti dans les gam­berges, dans les si, les mais tu crois, les allez. Fou­taises. Boulet, oui. La seule chose rai­son­nable à faire, c’est de couper la chaîne. Aban­donner les poids morts.

Nous y voilà. La chaîne, je vais la couper. Pas dit que ça me pro­pulse ailleurs, mais au moins, ce sera fait. Je vous explique : il y a quelques cha­pitres. Soit, je les lâche dans les tré­fonds d’un disque dur, assuré qu’un for­matage intem­pestif finira par en venir à bout un jour ou l’autre. Soit, je les mets en ligne ici, étalés dans le temps, jusqu’à fin du matériel.

C’est à vous de choisir.

Mais. Il n’y a que quelques cha­pitres, je vous le rap­pelle. Réflé­chissez. C’est INACHEVÉ. Autrement dit : il n’y a pas de fin, abou­tis­sement, réso­lution, conclusion, etc. Vous ne saurez JAMAIS où ça allait. JAMAIS. Êtes-​​vous cer­tains de vouloir lancer ce caillou dans le vide tout en sachant que vous ne l’entendrez jamais toucher le sol ? Peut-​​être vaut-​​il mieux le laisser sur le bord, et continuer sa route sur la crête.

À vous de voir.

Je vous laisse cogiter (vous me ferez signe quand vous aurez choisi, hein). En attendant, je vais pour­suivre mon appren­tissage du lâcher-​​prise. Tiens, une petite fringale, là. Oh, une bou­lan­gerie. Ça y est, j’ai envie de tout dévorer.

— Et avec ceci ?
— Oui ?
— Ce sera tout ?
— Non.

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