Et voilà. À peine cette nouvelle rubrique entamée, avec l’enthousiasme débridé du jeune premier, que je m’empresse de commettre deux erreurs impardonnables — et, j’ai bien peur, irréversibles. Ah, si j’avais écouté Elmer…
Mais avant de développer, une anecdote récente. En rentrant chez moi hier soir, quelque chose dans la rue (une alarme de voiture ? un camion qui recule ? un garage qui se ferme ? une performance minimaliste ?) émet une sonnerie répétitive à coup de petits « bips » intempestifs. Le signal est suffisamment fort pour traverser les murs et venir ponctuer d’abord la montée des escaliers, puis les préparatifs du repas, le diner, la vaisselle — enfin, disons plutôt, le temps d’ordinaire consacré à la vaisselle… —, la toilette, le coucher, et finalement bercer l’esprit jusqu’au rebords du sommeil. Pendant toutes ces activités, le son ne faiblit pas et vient s’intégrer naturellement aux bruits et conversations ambiants, resurgissant par moments à la conscience lors de quelques pics d’interrogation ou d’exaspération. Il nous pénètre à tel point qu’à plusieurs reprises, nous l’intégrons à notre discussion en le reproduisant machinalement, en le chantonnant, le redoublant, le beatboxant… quand soudain, à côté de moi, s’entonne la Marseillaise. Cette sonnerie répétitive en appelle donc à l’élan patriotique !
« - Mais non, je me demandais seulement si c’était du 120 [par minute]. » Et devant mon regard étonné : « Ben oui, la plupart des marches militaires sont à 120… »
Joie de ces moments du quotidien où percent de petites touches de savoir épars, au gré des rencontres et des événements les plus insoupçonnés. Les marches militaires sont la plupart du temps à 120 pulsations à la minute. Est-ce que c’est le genre d’information qui me sera utile ? Je ne sais pas. Probablement pas. Mais elle vient rejoindre la masse des petits « trucs » grappillés sur milles choses, et redessiner ainsi ma carte du monde. Peut-être sera-t-elle le point de départ d’un nouveau texte, l’idée fondatrice d’un récit, la base d’un personnage, qui sait.
Le plaisir éprouvé à cette découverte est le même que lorsque, parti trouver le sens d’un mot, je me laissais happer par le dictionnaire et ne parvenais plus à en sortir, gambadant d’une définition à une autre, m’extasiant sur les étymologies, découvrant des acceptions étonnantes. Le même principe se retrouve aujourd’hui sur Wikipédia, où l’on peut même partir de nulle part grâce au lien vers un article au hasard. Sur la place de Wikipédia dans nos vies, je vous recommande d’ailleurs la réflexion de François Bon sur son site Tiers Livre, à l’occasion de la publication du dernier texte de Patrick Deville sur publie.net.
Ce qui m’amène à la première erreur…
Que ne suis-je resté à l’abri des flammes de la technologie ! Ô foudres d’internet, vous m’avez frappé de votre furie démoniaque, et me voilà désormais votre esclave. On m’avait pourtant bien prévenu : l’auteur est un être solitaire, il s’isole pour mieux créer, coupé du monde pour en retranscrire la quintessence, etc. On me l’avait bien dit : la vérité est dans les livres, couché sur le papier, derrière les couvertures-carapaces, etc. Et j’étais bien parti ! Dans mon coin, j’écrivais mes petits poèmes traversés de génie, je transgressais la littérature tout entière par mes envolées, concises certes, mais sublimes à n’en point douter, à l’écart de toute influence prédatrice. J’achetais au coup par coup de précieux sésames reliés que je rangeais aussitôt dans ma bibliothèque personnelle, à l’abri des convoitises de la plèbe. Ainsi, bien qu’immanquablement dégradé par le contact des mes misérables congénères, j’avais à peu près tenu bon… jusqu’à la semaine dernière. Mais comment résister aussi…
Comment ne pas craquer pour cet abonnement aux charmes délétères ! Plus de quatre cents œuvres contemporaines, la littérature en train de s’écrire, le foisonnement d’un peuple de chercheurs de la langue, pour le prix d’une bonne paire de chaussures… Pardon, ô ma muse romantique, je n’ai pas su résister — maman rassure-toi, j’ai AUSSI acheté une bonne paire de chaussures — et je suis maintenant pris dans l’enfer de ces découvertes dégoulinantes d’audace.
J’aurais pu en rester là. Mais non, le démon de la perversité me tenait de ses griffes, et je succombai à nouveau. Non content d’avoir cédé à l’appel de facebook, je m’emportai jusque sur twitter… Ce fut ma deuxième erreur. Car sur ces deux réseaux, la communauté publie.net bat son plein, et je ne peux plus à présent faire marche arrière : l’écriture vivante sous toutes ses formes s’est emparée de moi, et qui peut dire aujourd’hui où nous mènera cette aventure — diantre, la dépossession s’accentue : le pluriel filtre déjà jusque dans ma grammaire !
Ah, je me rappelle ma jeunesse insouciante, à savourer paisiblement l’existence, une bouteille de bière à la main, en écoutant des chansons légères dont je ne saisissais malheureusement pas encore le sens caché : si seulement j’avais pris ne serait-ce qu’une semaine de réflexion, peut-être ne me serais-je pas jeté dans cette galère. Elmer me l’avait bien dit pourtant : les traversées sont solitaires…

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