par Franck Thomas

De l’isolement dogmatique de l’auteur

Les traversées sont solidaires / mars 2011

Et voilà. À peine cette nou­velle rubrique entamée, avec l’enthousiasme débridé du jeune premier, que je m’empresse de com­mettre deux erreurs impar­don­nables — et, j’ai bien peur, irré­ver­sibles. Ah, si j’avais écouté Elmer…

Mais avant de déve­lopper, une anecdote récente. En ren­trant chez moi hier soir, quelque chose dans la rue (une alarme de voiture ? un camion qui recule ? un garage qui se ferme ? une per­for­mance mini­ma­liste ?) émet une son­nerie répé­titive à coup de petits « bips » intem­pestifs. Le signal est suf­fi­samment fort pour tra­verser les murs et venir ponctuer d’abord la montée des esca­liers, puis les pré­pa­ratifs du repas, le diner, la vais­selle — enfin, disons plutôt, le temps d’ordinaire consacré à la vais­selle… —, la toi­lette, le coucher, et fina­lement bercer l’esprit jusqu’au rebords du sommeil. Pendant toutes ces acti­vités, le son ne faiblit pas et vient s’intégrer natu­rel­lement aux bruits et conver­sa­tions ambiants, resur­gissant par moments à la conscience lors de quelques pics d’interrogation ou d’exaspération. Il nous pénètre à tel point qu’à plu­sieurs reprises, nous l’intégrons à notre dis­cussion en le repro­duisant machi­na­lement, en le chan­tonnant, le redou­blant, le beat­boxant… quand soudain, à côté de moi, s’entonne la Mar­seillaise. Cette son­nerie répé­titive en appelle donc à l’élan patriotique !

« - Mais non, je me demandais seulement si c’était du 120 [par minute]. » Et devant mon regard étonné : « Ben oui, la plupart des marches mili­taires sont à 120… »

Joie de ces moments du quo­tidien où percent de petites touches de savoir épars, au gré des ren­contres et des évé­ne­ments les plus insoup­çonnés. Les marches mili­taires sont la plupart du temps à 120 pul­sa­tions à la minute. Est-​​ce que c’est le genre d’information qui me sera utile ? Je ne sais pas. Pro­ba­blement pas. Mais elle vient rejoindre la masse des petits « trucs » grap­pillés sur milles choses, et redes­siner ainsi ma carte du monde. Peut-​​être sera-​​t-​​elle le point de départ d’un nouveau texte, l’idée fon­da­trice d’un récit, la base d’un per­sonnage, qui sait.

Le plaisir éprouvé à cette décou­verte est le même que lorsque, parti trouver le sens d’un mot, je me laissais happer par le dic­tion­naire et ne par­venais plus à en sortir, gam­badant d’une défi­nition à une autre, m’extasiant sur les éty­mo­logies, décou­vrant des accep­tions éton­nantes. Le même principe se retrouve aujourd’hui sur Wiki­pédia, où l’on peut même partir de nulle part grâce au lien vers un article au hasard. Sur la place de Wiki­pédia dans nos vies, je vous recom­mande d’ailleurs la réflexion de François Bon sur son site Tiers Livre, à l’occasion de la publi­cation du dernier texte de Patrick Deville sur publie​.net.

Ce qui m’amène à la première erreur…

Que ne suis-​​je resté à l’abri des flammes de la tech­no­logie ! Ô foudres d’internet, vous m’avez frappé de votre furie démo­niaque, et me voilà désormais votre esclave. On m’avait pourtant bien prévenu : l’auteur est un être soli­taire, il s’isole pour mieux créer, coupé du monde pour en retrans­crire la quin­tes­sence, etc. On me l’avait bien dit : la vérité est dans les livres, couché sur le papier, der­rière les couvertures-​​carapaces, etc. Et j’étais bien parti ! Dans mon coin, j’écrivais mes petits poèmes tra­versés de génie, je trans­gressais la lit­té­rature tout entière par mes envolées, concises certes, mais sublimes à n’en point douter, à l’écart de toute influence pré­da­trice. J’achetais au coup par coup de pré­cieux sésames reliés que je ran­geais aus­sitôt dans ma biblio­thèque per­son­nelle, à l’abri des convoi­tises de la plèbe. Ainsi, bien qu’immanquablement dégradé par le contact des mes misé­rables congé­nères, j’avais à peu près tenu bon… jusqu’à la semaine der­nière. Mais comment résister aussi…

Comment ne pas craquer pour cet abon­nement aux charmes délé­tères ! Plus de quatre cents œuvres contem­po­raines, la lit­té­rature en train de s’écrire, le foi­son­nement d’un peuple de cher­cheurs de la langue, pour le prix d’une bonne paire de chaus­sures… Pardon, ô ma muse roman­tique, je n’ai pas su résister — maman rassure-​​toi, j’ai AUSSI acheté une bonne paire de chaus­sures — et je suis main­tenant pris dans l’enfer de ces décou­vertes dégou­li­nantes d’audace.

J’aurais pu en rester là. Mais non, le démon de la perversité me tenait de ses griffes, et je suc­combai à nouveau. Non content d’avoir cédé à l’appel de facebook, je m’emportai jusque sur twitter… Ce fut ma deuxième erreur. Car sur ces deux réseaux, la com­mu­nauté publie​.net bat son plein, et je ne peux plus à présent faire marche arrière : l’écriture vivante sous toutes ses formes s’est emparée de moi, et qui peut dire aujourd’hui où nous mènera cette aventure — diantre, la dépos­session s’accentue : le pluriel filtre déjà jusque dans ma grammaire !

Ah, je me rap­pelle ma jeu­nesse insou­ciante, à savourer pai­si­blement l’existence, une bou­teille de bière à la main, en écoutant des chansons légères dont je ne sai­sissais mal­heu­reu­sement pas encore le sens caché : si seulement j’avais pris ne serait-​​ce qu’une semaine de réflexion, peut-​​être ne me serais-​​je pas jeté dans cette galère. Elmer me l’avait bien dit pourtant : les tra­versées sont solitaires

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  • De l’isolement dogmatique de l’auteur

    Le 7 août 2011 à 12:17 , par anonymE

    ça me rappelle quelquechose ! :) c’est très joli !

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