C’est le printemps.
J’aperçois des arbres verts, des roses rouges également. Je les vois s’épanouir — pour toi et pour moi. Et je me dis tout bas : quel monde merveilleux.
Et je me dis aussi, tout haut ce coup-ci : tiens, il est pas mal du tout, ce petit paragraphe que je viens de pondre, si j’en faisais le début d’une chanson ?
Et je me dis alors — à mi-voix pour finir : Non, tu es là pour écrire, pas pour écrire des chansons (pourquoi pas écrire des scénarios, ou pire encore écrire des sketchs, pendant que tu y es) ! Ah oui, c’est vrai, mais alors qu’est-ce que je vais faire d’un petit paragraphe comme ça ? Et je laisse du coup le petit paragraphe au chaud d’un de mes carnets, comme inspiration personnelle, sur une page dont le détail sera bientôt lavé par une averse soudaine ou un bain de mer impromptu. Et peut-être, dans l’avenir, me dirai-je : tiens, j’avais écrit quelque chose de pas mal un jour sur un monde merveilleux, je ne me rappelle plus ce que c’est mais c’était chouette, ah ben tiens du coup je vais me faire un café avant d’aller chercher la petite à l’école. Et c’est tout.
Peut-être que ce serait un peu dommage. Bon, dans ce cas précis, pas trop, parce que ça m’éviterait le ridicule et un procès pour plagiat. Mais si ça devait arriver pour un autre texte ?
Des petits paragraphes comme ça, il en arrive par dizaines, plus courts ou plus longs, notés sur le support disponible du moment : carnet, téléphone, enveloppe déchirée, prospectus publicitaire, courriel, … Des idées saugrenues, des phrases orphelines, des notes de personnages, parfois des observations toutes simples. À quelles formes sont destinés ces fragments récoltés ?
La difficulté ne réside pas tant dans la forme (le type, le format, le genre, appelez ça comme vous voulez) que — en tout cas en ce qui me concerne — dans la capacité à jongler d’une forme (type, format, genre…) à une autre, lors de plusieurs projets menés en parallèles.
Prenons l’exemple, bien sûr parfaitement fortuit, d’un auteur qui entendrait mener de front deux projets d’envergure : l’un littéraire, l’autre scénaristique. Certains commencent déjà peut-être à tiquer : « Hérésie que cela ! Et pourquoi pas boucher et boulanger par la même occasion ? » — soit qu’ils prétendent ignorer que cette double casquette est très souvent portée, soit qu’ils refusent par purisme, caprice, ou bêtise (ou encore un autre synonyme) aux acteurs de chaque catégorie la liberté de s’essayer à l’autre.
Si l’on y regarde de plus près, au moins deux facteurs, la langue comme outil de travail et l’aspect fréquemment narratif du résultat, expliquent qu’on retrouve ces deux activités chez de nombreux auteurs. Mais le rapprochement ne va pas beaucoup plus loin. Car pour l’écrivain (ou appelez-le comme vous voulez), la langue est plus que le simple support de sa recherche : elle en est aussi l’instrument et surtout l’objet. À l’inverse, elle n’est qu’outil pour le scénariste, dont la finalité reste le film. Lorsque l’écrivain s’adresse directement au lecteur, le scénariste écrit pour l’équipe du film, réalisateur, acteurs, techniciens, et avant eux producteurs et financiers… Bien sûr, le plaisir de la langue n’est pas complètement empêché, notamment dans les dialogues, mais ce qu’écrit le scénariste, c’est avant tout de l’image et de l’action, selon un code précis qui lui permettra d’être compris de tous les échelons de la chaîne.
Il s’agit donc véritablement d’une différence de démarche entre les deux activités — « différence de nature et non simplement de degré » comme aurait dit l’un de mes anciens profs — et chacune requiert une disposition d’esprit différente, qui peut prendre un peu de temps à retrouver.
Pourquoi écrire tout ça ? Peut-être pour vous donner les clés de mon silence prolongé parfois, sur ce site ou dans d’autre projets, selon que vous attendiez mon retour d’un côté ou de l’autre…
Et vous, amis lecteurs auteurs, comment vivez-vous votre schizophrénie textuelle ?

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