par Franck Thomas

De la pureté des mots et de leur usage

What a wonderful word / avril 2011

C’est le printemps.

J’aperçois des arbres verts, des roses rouges éga­lement. Je les vois s’épanouir — pour toi et pour moi. Et je me dis tout bas : quel monde merveilleux.

Et je me dis aussi, tout haut ce coup-​​ci : tiens, il est pas mal du tout, ce petit para­graphe que je viens de pondre, si j’en faisais le début d’une chanson ?

Et je me dis alors — à mi-​​voix pour finir : Non, tu es là pour écrire, pas pour écrire des chansons (pourquoi pas écrire des scé­narios, ou pire encore écrire des sketchs, pendant que tu y es) ! Ah oui, c’est vrai, mais alors qu’est-ce que je vais faire d’un petit para­graphe comme ça ? Et je laisse du coup le petit para­graphe au chaud d’un de mes carnets, comme ins­pi­ration per­son­nelle, sur une page dont le détail sera bientôt lavé par une averse sou­daine ou un bain de mer impromptu. Et peut-​​être, dans l’avenir, me dirai-​​je : tiens, j’avais écrit quelque chose de pas mal un jour sur un monde mer­veilleux, je ne me rap­pelle plus ce que c’est mais c’était chouette, ah ben tiens du coup je vais me faire un café avant d’aller chercher la petite à l’école. Et c’est tout.

Peut-​​être que ce serait un peu dommage. Bon, dans ce cas précis, pas trop, parce que ça m’éviterait le ridicule et un procès pour plagiat. Mais si ça devait arriver pour un autre texte ?

Des petits para­graphes comme ça, il en arrive par dizaines, plus courts ou plus longs, notés sur le support dis­po­nible du moment : carnet, télé­phone, enve­loppe déchirée, pros­pectus publi­ci­taire, courriel, … Des idées sau­grenues, des phrases orphe­lines, des notes de per­son­nages, parfois des obser­va­tions toutes simples. À quelles formes sont des­tinés ces frag­ments récoltés ?

La dif­fi­culté ne réside pas tant dans la forme (le type, le format, le genre, appelez ça comme vous voulez) que — en tout cas en ce qui me concerne — dans la capacité à jongler d’une forme (type, format, genre…) à une autre, lors de plu­sieurs projets menés en parallèles.

Prenons l’exemple, bien sûr par­fai­tement fortuit, d’un auteur qui enten­drait mener de front deux projets d’envergure : l’un lit­té­raire, l’autre scé­na­ris­tique. Cer­tains com­mencent déjà peut-​​être à tiquer : « Hérésie que cela ! Et pourquoi pas boucher et bou­langer par la même occasion ? » — soit qu’ils pré­tendent ignorer que cette double cas­quette est très souvent portée, soit qu’ils refusent par purisme, caprice, ou bêtise (ou encore un autre synonyme) aux acteurs de chaque caté­gorie la liberté de s’essayer à l’autre.

Si l’on y regarde de plus près, au moins deux fac­teurs, la langue comme outil de travail et l’aspect fré­quemment nar­ratif du résultat, expliquent qu’on retrouve ces deux acti­vités chez de nom­breux auteurs. Mais le rap­pro­chement ne va pas beaucoup plus loin. Car pour l’écrivain (ou appelez-​​le comme vous voulez), la langue est plus que le simple support de sa recherche : elle en est aussi l’instrument et surtout l’objet. À l’inverse, elle n’est qu’outil pour le scé­na­riste, dont la finalité reste le film. Lorsque l’écrivain s’adresse direc­tement au lecteur, le scé­na­riste écrit pour l’équipe du film, réa­li­sateur, acteurs, tech­ni­ciens, et avant eux pro­duc­teurs et finan­ciers… Bien sûr, le plaisir de la langue n’est pas com­plè­tement empêché, notamment dans les dia­logues, mais ce qu’écrit le scé­na­riste, c’est avant tout de l’image et de l’action, selon un code précis qui lui per­mettra d’être compris de tous les échelons de la chaîne.

Il s’agit donc véri­ta­blement d’une dif­fé­rence de démarche entre les deux acti­vités — « dif­fé­rence de nature et non sim­plement de degré » comme aurait dit l’un de mes anciens profs — et chacune requiert une dis­po­sition d’esprit dif­fé­rente, qui peut prendre un peu de temps à retrouver.

Pourquoi écrire tout ça ? Peut-​​être pour vous donner les clés de mon silence pro­longé parfois, sur ce site ou dans d’autre projets, selon que vous attendiez mon retour d’un côté ou de l’autre…

Et vous, amis lec­teurs auteurs, comment vivez-​​vous votre schi­zo­phrénie textuelle ?

Partager ce texte

Réagir, interroger, ouvrir

contact

2012 © frth