par Franck Thomas

Du alors et de l’argent

Mots-​​nés / août 2011

Ce tout petit mot.
Celui qui rythme les retrou­vailles, accom­pagné du préfixe « et toi » et/​ou du suffixe « t’en es où ? ». Celui qui, pourtant, se suffit à lui-​​même, véri­table bombe à frag­men­tation, détonnant de concision meur­trière. Arme létale lancée dans l’innocence, l’empathie, l’amitié parfois.
Vous l’avez reconnu.

Ce « Alors… ? » qui refroidit sur place.
La soirée est sereine, les sou­venirs agréables, l’ambiance bon enfant. Entre deux bou­chées, on se tape dans le dos, on rigole, on s’étonne. Ah, quel bon moment, mes amis ! Ça faisait long­temps, combien déjà ? Et ah ah ah, et ah oui, et oh ben dis donc. Sympa, détendu. Désarmé.
Et paf. Soudain, soufflé par sur­prise. Des­cente sèche. Direct, bloqué dans la gorge. « Il s’étouffe ! » On tape dans le dos à nouveau, mais plus fort, on s’inquiète : pourquoi ne répond-​​il pas ? On lâche son verre, on écoute, on veut savoir. Mais que se passe-​​t-​​il ? Aurais-​​je dit quelque chose que…

Hé oui, mon pauvre ami. Tu as dit quelque chose que.

Mais tu n’y es pour rien, rassure-​​toi. Comment le savoir ? Tu n’as pas encore lu cette note que j’écris à ton intention, et les tiennes sont toutes bonnes (les inten­tions hein, pas les notes : je ne connais pas ton par­cours). Tape juste un peu plus fort dans le dos, ça va res­sortir, reprend un verre, et on n’en parlera plus.

Tu voulais bien faire : prendre des nou­velles. Ce souci de l’autre, c’est bien la preuve de la relation pri­vi­légiée qui se renoue à chacune de nos ren­contres. Découvrir comment nos vies évo­luent. Suivent-​​elles le cours où nous les avions laissées ? Ah, d’accord. Mais sous quelles formes ? Je vois. Mais c’est-à-dire ? Et plus pré­ci­sément ? Comment ça ?

Voilà. Le pro­blème de ce « Alors… ? », c’est qu’il attend une réponse. Précise. Calibrée. Un « je fais ci ». Je vais faire ça. J’ai fait cela. Du concret. Des briques sur le chantier. Des pavés sur la route (ou sur la plage).
Ah mais non, objectes-​​tu, pas du tout : « je m’intéresse juste à toi, tu réponds ce que tu veux ! » Et c’est vrai. Tu as raison (disons, dans une grande partie des cas). Tu n’attends rien de précis, tu veux juste comprendre.

D’ailleurs, tu accueilles avec bonté tout ce que je t’offre à ce moment-​​là : rou­gis­sement, suées, bal­bu­tie­ments, malaise vagal. Tu tentes géné­reu­sement d’en extraire des infor­ma­tions. Tu y par­viens tant bien que mal parfois, le plus souvent avant que je me noie dans mon verre.

Que tu com­prennes : le pro­blème ne vient pas de toi. Tu demandes sim­plement un état des lieux. Le pro­blème, c’est que je suis inca­pable de te l’offrir. Enfin, je me soigne. Mais quand même. Pour pouvoir te répondre, je dois choisir des mots pour définir « ce que je fais ». Or, la plupart du temps, « ce que je fais », je ne sais pas ce que c’est. Pas encore. Jus­tement parce que « je le fais ».

Alors, je ne vais pas savoir comment l’aborder, comment en parler. Et tu ne vas pas com­prendre, parce que ce ne sera pas clair. Parce que ça n’a pas de forme com­plè­tement définie, arrêtée. Parce que, d’une ren­contre à l’autre, la forme a changé. Ou disparu.

Alors, je vais rentrer dans des détails incom­pré­hen­sibles. Te parler des choses qui font que ça bouge, sans t’avoir donné les bases pour com­prendre le mou­vement. Et la gêne va s’installer, parce que nous aurions voulu l’un et l’autre que ce soit simple, et nous nous retrouvons embourbés.

Mais ce qui est fini, me diras-​​tu ? Ah oui, ce qui est fini. Déjà, il n’y a pas grand-​​chose. Parce que la plupart est « en cours ». Et les envies/​idées/​projets s’additionnent, se mélangent, s’enrichissent. Tout ça est « sur le feu ». Du coup, comment, en quelques phrases, te donner un aperçu de ma cuisine… ?

Oui, oui, mais quand même : il y a des choses ter­minées, non ? Oui. Il y en a. Mais… il y a un autre problème.

Une mau­vaise herbe que je n’arrive pas à déra­ciner. Une salo­perie d’idée que, peut-​​être tu as, toi aussi. L’excuse, c’est qu’elle nous est assénée en per­ma­nence. Le malheur, c’est que, malgré les meilleurs argu­ments et une forte volonté, je n’arrive pas à l’éradiquer.

Cette igno­minie, la voici : ce qui n’a pas la recon­nais­sance du chiffre n’existe pas.

Tu com­prends mieux, maintenant ?
Si c’est une idée que tu par­tages, tout ce que je pourrais te dire ne te paraîtra pas sérieux. Car, si sous ton « Alors… ? » se cache un peu la question de l’argent, il faut que tu le saches : ce que j’ai écrit jusqu’à présent ne m’a jamais rap­porté un centime.

Mais tu es mon ami, et ce n’est pas ce qui importe pour toi (ou pas com­plè­tement), n’est-ce pas ? Tu es mon ami ? Alors, arrache-​​moi s’il-te-plaît cette mau­vaise herbe de la tête. Vas-​​y. Tire fort.

Et puis… ce qui est ras­surant en quelque sorte, c’est qu’en ces temps de crise, on ne peut plus vraiment se fier à l’argent. Faillites, spé­cu­la­tions outran­cières, catas­trophes en série, l’argent n’est pas vraiment une valeur sûre. Non, non, regarde donc l’envolée des cours : ce sur quoi il faut miser, en ce moment, c’est l’or…

« Ah ? l’or… ? » me diras-​​tu.
Et je me noierai dans mon verre.

PS : Tu es mon ami, et j’ai donc envie de te faire découvrir plein d’autres amis talen­tueux. C’est pourquoi j’ai mis tout en haut à droite (à côté des autres icônes, regarde bien) un petit cœur qui te mènera vers eux. Va voir, si si !

PPS : Si par hasard, tu es un de ces amis talen­tueux et que tu ne retrouves pas ton nom sur la liste, vite fais-​​​​​​moi signe, et l’oubli sera réparé aus­sitôt. Hop, n’hésite pas !

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