Ce tout petit mot.
Celui qui rythme les retrouvailles, accompagné du préfixe « et toi » et/ou du suffixe « t’en es où ? ». Celui qui, pourtant, se suffit à lui-même, véritable bombe à fragmentation, détonnant de concision meurtrière. Arme létale lancée dans l’innocence, l’empathie, l’amitié parfois.
Vous l’avez reconnu.
Ce « Alors… ? » qui refroidit sur place.
La soirée est sereine, les souvenirs agréables, l’ambiance bon enfant. Entre deux bouchées, on se tape dans le dos, on rigole, on s’étonne. Ah, quel bon moment, mes amis ! Ça faisait longtemps, combien déjà ? Et ah ah ah, et ah oui, et oh ben dis donc. Sympa, détendu. Désarmé.
Et paf. Soudain, soufflé par surprise. Descente sèche. Direct, bloqué dans la gorge. « Il s’étouffe ! » On tape dans le dos à nouveau, mais plus fort, on s’inquiète : pourquoi ne répond-il pas ? On lâche son verre, on écoute, on veut savoir. Mais que se passe-t-il ? Aurais-je dit quelque chose que…
Hé oui, mon pauvre ami. Tu as dit quelque chose que.
Mais tu n’y es pour rien, rassure-toi. Comment le savoir ? Tu n’as pas encore lu cette note que j’écris à ton intention, et les tiennes sont toutes bonnes (les intentions hein, pas les notes : je ne connais pas ton parcours). Tape juste un peu plus fort dans le dos, ça va ressortir, reprend un verre, et on n’en parlera plus.
Tu voulais bien faire : prendre des nouvelles. Ce souci de l’autre, c’est bien la preuve de la relation privilégiée qui se renoue à chacune de nos rencontres. Découvrir comment nos vies évoluent. Suivent-elles le cours où nous les avions laissées ? Ah, d’accord. Mais sous quelles formes ? Je vois. Mais c’est-à-dire ? Et plus précisément ? Comment ça ?
Voilà. Le problème de ce « Alors… ? », c’est qu’il attend une réponse. Précise. Calibrée. Un « je fais ci ». Je vais faire ça. J’ai fait cela. Du concret. Des briques sur le chantier. Des pavés sur la route (ou sur la plage).
Ah mais non, objectes-tu, pas du tout : « je m’intéresse juste à toi, tu réponds ce que tu veux ! » Et c’est vrai. Tu as raison (disons, dans une grande partie des cas). Tu n’attends rien de précis, tu veux juste comprendre.
D’ailleurs, tu accueilles avec bonté tout ce que je t’offre à ce moment-là : rougissement, suées, balbutiements, malaise vagal. Tu tentes généreusement d’en extraire des informations. Tu y parviens tant bien que mal parfois, le plus souvent avant que je me noie dans mon verre.
Que tu comprennes : le problème ne vient pas de toi. Tu demandes simplement un état des lieux. Le problème, c’est que je suis incapable de te l’offrir. Enfin, je me soigne. Mais quand même. Pour pouvoir te répondre, je dois choisir des mots pour définir « ce que je fais ». Or, la plupart du temps, « ce que je fais », je ne sais pas ce que c’est. Pas encore. Justement parce que « je le fais ».
Alors, je ne vais pas savoir comment l’aborder, comment en parler. Et tu ne vas pas comprendre, parce que ce ne sera pas clair. Parce que ça n’a pas de forme complètement définie, arrêtée. Parce que, d’une rencontre à l’autre, la forme a changé. Ou disparu.
Alors, je vais rentrer dans des détails incompréhensibles. Te parler des choses qui font que ça bouge, sans t’avoir donné les bases pour comprendre le mouvement. Et la gêne va s’installer, parce que nous aurions voulu l’un et l’autre que ce soit simple, et nous nous retrouvons embourbés.
Mais ce qui est fini, me diras-tu ? Ah oui, ce qui est fini. Déjà, il n’y a pas grand-chose. Parce que la plupart est « en cours ». Et les envies/idées/projets s’additionnent, se mélangent, s’enrichissent. Tout ça est « sur le feu ». Du coup, comment, en quelques phrases, te donner un aperçu de ma cuisine… ?
Oui, oui, mais quand même : il y a des choses terminées, non ? Oui. Il y en a. Mais… il y a un autre problème.
Une mauvaise herbe que je n’arrive pas à déraciner. Une saloperie d’idée que, peut-être tu as, toi aussi. L’excuse, c’est qu’elle nous est assénée en permanence. Le malheur, c’est que, malgré les meilleurs arguments et une forte volonté, je n’arrive pas à l’éradiquer.
Cette ignominie, la voici : ce qui n’a pas la reconnaissance du chiffre n’existe pas.
Tu comprends mieux, maintenant ?
Si c’est une idée que tu partages, tout ce que je pourrais te dire ne te paraîtra pas sérieux. Car, si sous ton « Alors… ? » se cache un peu la question de l’argent, il faut que tu le saches : ce que j’ai écrit jusqu’à présent ne m’a jamais rapporté un centime.
Mais tu es mon ami, et ce n’est pas ce qui importe pour toi (ou pas complètement), n’est-ce pas ? Tu es mon ami ? Alors, arrache-moi s’il-te-plaît cette mauvaise herbe de la tête. Vas-y. Tire fort.
Et puis… ce qui est rassurant en quelque sorte, c’est qu’en ces temps de crise, on ne peut plus vraiment se fier à l’argent. Faillites, spéculations outrancières, catastrophes en série, l’argent n’est pas vraiment une valeur sûre. Non, non, regarde donc l’envolée des cours : ce sur quoi il faut miser, en ce moment, c’est l’or…
« Ah ? l’or… ? » me diras-tu.
Et je me noierai dans mon verre.

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