par Franck Thomas

Du bénéfice artistique du job alimentaire

Les blogs, les blogs, les blogs attaquent la page / mars 2011

Comme le pré­di­saient (presque) les Ludwig von 88 dans une fameuse chanson, les blogs sont sur la page — pour le plus grand plaisir des lec­teurs. François Bon, Éric Che­villard, mais aussi d’autres moins connus, comme Joachim Sené ou Jean Prod’hom (vous avez d’autres bonnes adresses ? je suis preneur)… Il était temps de s’y mettre !

Ce billet est donc le premier d’une série de textes plus légers, plus directs, et plus réactifs à l’actualité. Il inaugure une rubrique où je vous ferai part de mon che­mi­nement « vers l’écriture », en y relatant les décou­vertes, expé­riences, ren­contres, doutes aussi (mais à petites doses) qui nour­rissent ma route. Quelques uns d’entre vous savent que je me livre natu­rel­lement peu ; il s’agit ainsi d’un véri­table exercice auquel je m’astreindrai régu­liè­rement, en espérant trouver la forme qui nous satisfera, vous et moi.

Quelques bonnes âmes sont venus me secouer en constatant l’absence de publi­cation sur ce site depuis plu­sieurs mois, et je les en remercie ! N’hésitez pas à suivre leur exemple et à réagir si l’envie vous prend, de pré­fé­rence en laissant vos remarques sous les textes concernés afin que l’échange profite à tous. Et à ceux qui crain­draient qu’une nou­velle rubrique vienne se sub­stituer aux pré­cé­dentes, pas d’inquiétude : de retour de sa retraite silen­cieuse, L’escroc reprend très bientôt du service pour le début du deuxième chapitre…

Abordons maintenant l’objet de cette note.

Après plu­sieurs ten­ta­tives aux confi­gu­ra­tions diver­sement confor­tables, je n’ai pas peur d’affirmer qu’il est conseillé, voire néces­saire, d’accompagner l’exercice de l’écriture — et ceci, indé­pen­damment de toute contrainte finan­cière — d’une autre activité, certes para­doxa­lement plus pro­saïque, mais non dénuée d’exigence. Je ne saurais ainsi mieux conseiller à qui veut écrire d’aller se faire embaucher au préa­lable comme agent d’accueil et de service dans une entre­prise quel­conque, mais de pré­fé­rence grosse, pour­voyeuse de contrats pré­caires, et surtout, surtout, dégou­linant de cadres, direc­teurs et autres pres­surés « CSP+ » — plus il y a de plus der­rière le CSP, plus mieux c’est, bien sûr.

Mais, m’interpellez-vous déjà, vous méprenant sur le but de cet étrange enga­gement, mais donc, quitte à prendre un job ali­men­taire insup­por­table, pourquoi ne pas tra­vailler au McDo des Champs-​​Élysées ou au péage de Saint-​​Arnoult, par exemple, hein, plutôt ? Et c’est bien naturel, car, comme le mien en son temps, votre petit maso­chisme de nais­sance ne saurait se satis­faire d’une pers­pective non-​​aboutie : n’est-il vraiment pas pos­sible d’aller plus loin dans cette souf­france (car vous vous doutez sour­noi­sement que, malgré tout, dans cette sinistre grosse entre­prise, les sièges seront confor­tables et la tem­pé­rature ambiante admi­ra­blement régulée — même si vous envi­sagez, avec un brin d’espoir, que la station assise puisse en consé­quence vous être interdite et l’uniforme de rigueur être spé­cia­lement conçu pour vaincre l’effort des ther­mo­stats) ? Allons, allons…

Jeune auteur — et ce, quelque soit ton âge, tu seras tou­jours jeune et innocent dans tes pre­miers pas vers l’écriture —, jeune auteur, oublie l’argent et la souf­france ! En tes débuts hasardeux, concentre-​​toi sur le style ! Et c’est bien là l’objectif visé : le style, rien que le style. Dans ce nouveau job en terrain ennemi, tes rap­ports hié­rar­chiques t’imposeront peu à peu l’équilibre que ta jeu­nesse, ton impa­tience t’empêchent d’atteindre. Tu apprendras à trouver, au gré des erreurs, des zèles ou omis­sions, le point de tension, entre ardeur et retenue, que ta langue cherche en vain durant les longues heures où les mots s’agencent devant toi dans la nuit.

Non content de toucher enfin la pré­cision sty­lis­tique qui te faisait tant défaut, tu entre­tiendras durant tes heures de service, par la même occasion, ton outil de travail : l’acuité, la dex­térité (sais-​​tu rat­traper un petit four au vol, un café dans chaque main ?), la sou­plesse. Écrire, c’est avec son corps, et la maî­trise que tu vises passe aussi dans le regard, entre chaque doigt. Ton entraî­nement quo­tidien, en somme.

Enfin, sache qu’avec un tel bagage, tu pars dans la course au Gon­court pourvu d’un sérieux avantage sur tes concur­rents. Toi qui n’envisages aujourd’hui la lit­té­rature qu’en termes fleuris, lan­ga­giers — ou pire, oni­riques —, tu com­prendras bientôt la logique humaine à l’œuvre dans chaque chose. L’apprentissage de la docilité, l’art de la com­pro­mission seront alors tes meilleurs atouts, le sourire convenu n’aura plus de secret pour toi à l’heure où d’autres n’auront que le style — et tu seras vainqueur.

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  • Du bénéfice artistique du job alimentaire

    Le 23 mars 2011 à 01:03 , par Claire

    Ravie et curieuse à l’idée de suivre avec toi ce chemin « vers l’écriture »… je suis éga­lement en route. Je n’ai pas l’expérience des petits fours mais j’en ai d’autres, refourguer des spec­tacles hors de prix et de mau­vaise qualité à des tou­ristes, me faire jeter d’un res­taurant après quelques mois de bons et loyaux ser­vices parce que ça coûte moins cher de jeter trois fois une ser­veuse que d’en embaucher une pour de bon… je suis fina­lement revenue aux bons vieux baby­sitting, comme quand j’avais quinze ans et que je gardais les enfants des voisins, et cette activité m’apparaît sou­dai­nement idéale. Après les avoir assommé avec des his­toires de princes char­mants, les enfants partent pour leur nuit tandis que j’ouvre mon document word et me mets à l’écriture (en espérant ne pas avoir été trop influencée par Cen­drillon). Quand j’ai besoin de faire un pause, la télé m’offre de mer­veilleux télé­films, grandes sources d’inspiration, puis quand les parents rentrent et qu’ils me donnent les quelques billets qu’ils me doivent, j’ai l’impression d’être payée pour écrire. Au smic, certes, mais payée !

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    • Du bénéfice artistique du job alimentaire

      Le 23 mars 2011 à 11:21 , par frth

      Ah ! De nou­velles pers­pec­tives pour nos jeunes can­didats à l’écriture, fort bien, fort bien ! De nou­velles tech­niques d’approche, d’autres méthodes d’entrainement, voilà qui ne man­quera pas de sus­citer des voca­tions !
      On dirait pourtant bien au final que, quelles que soient les expé­riences, l’enseignement reste le même…

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  • Is there an app for this

    Le 28 mars 2011 à 00:41 , par Achraf

    Je vois les 3 pre­miers para­graphes comme un dis­claimer qui peut faire rater la lecture du reste (lequel est savoureux amha). Me demande comment un pro­ducteur de texte en ligne peut contre-​​attaquer the tl ;dr. Et : est-​​ce qu’un producteur-​​de-​​texte-​​en-​​ligne-​​construis-​​mon-​​texte peut trouver du bon chez la com­mu­nauté Web/​Tech/​Design high-​​end, c’est à dire sup­poser le moins d’intérêt a priori pos­sible de la part du visiteur, et construire une interface et une appa­rence vendeuses/​hype (ex). Ou est-​​ce que je mélange tout.

    Bonne continuation.

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    • Is there an app for this

      Le 28 mars 2011 à 16:14 , par frth

      Très per­ti­nente question, qui s’impose évi­demment à chaque nou­velle ten­tative d’écrire ici : qui va lire, et qu’est-il/elle prêt à lire ? Je ne connaissais pas le tl ;dr, mais cela résume assez bien le sujet.
      À qui s’adresse-t-on ? Qui veut-​​on inté­resser ? C’est à mon avis la pre­mière question à se poser et pour ma part j’y ai à peu près répondu — même si cela évolue un peu avec le temps.
      Mais que peut-​​on écrire en ligne, sous quelle forme, pour que ce soit reçu à sa juste mesure ? Cette question-​​ci est plus délicate bien sûr, et il me semble évident que « l’auteur en ligne » ne peut faire l’économie d’un réelle immersion dans la « com­mu­nauté Web/​Tech/​Design » comme tu l’appelles, pour saisir la place qu’il s’apprête à occuper sur le web.
      Bien sûr, tout cela méri­terait de plus amples déve­lop­pe­ments, d’autant plus que le sujet est brûlant d’actualité, à l’heure de l’édition numé­rique, de la rébellion des auteurs contre les édi­teurs sur leurs droits numé­riques, des nou­velles formes de lit­té­rature, etc.

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  • Variante

    Le 28 mars 2011 à 01:13 , par Achraf

    /​ !\ Disclaimer /​ !\ : Meta.

    L’interface d’un texte est le texte (la façon avec laquelle le produit est donnée). Le livre -repré­sentant ico­nique du « texte » jusqu’à main­tenant ?- a ajouté quelques trucs qui ont sédi­menté jusqu’à devenir « intuitifs », c’est à dire une habitude. Ex : Il y a des pages, on peut souvent flip les pages, il y a une masse, une odeur du papier, etc. Même le canapé ou le lit font partie de l’expérience de lecture. Mais le poids du livre n’est pas une mesure de son contenu, lequel est codé par un système dif­férent, et il m’arrive de flasher pour un bouquin parce que la librairie est jolie et bien décorée.

    A mon humble avis, ce qui se passe dans le web/​app/​the-​​buzz-​​word-​​you-​​want n’est pas inin­té­ressant pour la pro­duction de texte. Dans ces milieux tech, on essaie de ne pas trop se reposer sur des acquis culturels massifs (ex : la lecture c’est bien et noble. Il faut tout lire avant d’avoir un avis et charité envers l’auteur est votre premier com­man­dement). Alors je me demandais quelle est la position d’un pur pro­ducteur de texte contemporain.

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    • Variante

      Le 28 mars 2011 à 16:24 , par frth

      Effec­ti­vement, il s’agit tout-​​à-​​fait de ça : « ne pas se reposer sur les acquis culturels », pour expé­ri­menter de nou­velles formes d’écritures, de lec­tures, qui s’imposent par la trans­for­mation de la société, de ses usages, la trans­for­mation radicale aussi de la relation de l’homme au monde depuis internet.
      La recherche est en cours, les expé­ri­men­ta­tions se font : ça bouge, il y a plu­sieurs viviers créatifs qui tentent de déplacer les lignes bien ancrées de « La Lit­té­rature » pour voir ce qu’elle a à dire aujourd’hui sur le monde d’aujourd’hui avec les formes d’aujourd’hui… Déve­lop­pement dans un pro­chain billet, sans doute.

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