Comme le prédisaient (presque) les Ludwig von 88 dans une fameuse chanson, les blogs sont sur la page — pour le plus grand plaisir des lecteurs. François Bon, Éric Chevillard, mais aussi d’autres moins connus, comme Joachim Sené ou Jean Prod’hom (vous avez d’autres bonnes adresses ? je suis preneur)… Il était temps de s’y mettre !
Ce billet est donc le premier d’une série de textes plus légers, plus directs, et plus réactifs à l’actualité. Il inaugure une rubrique où je vous ferai part de mon cheminement « vers l’écriture », en y relatant les découvertes, expériences, rencontres, doutes aussi (mais à petites doses) qui nourrissent ma route. Quelques uns d’entre vous savent que je me livre naturellement peu ; il s’agit ainsi d’un véritable exercice auquel je m’astreindrai régulièrement, en espérant trouver la forme qui nous satisfera, vous et moi.
Quelques bonnes âmes sont venus me secouer en constatant l’absence de publication sur ce site depuis plusieurs mois, et je les en remercie ! N’hésitez pas à suivre leur exemple et à réagir si l’envie vous prend, de préférence en laissant vos remarques sous les textes concernés afin que l’échange profite à tous. Et à ceux qui craindraient qu’une nouvelle rubrique vienne se substituer aux précédentes, pas d’inquiétude : de retour de sa retraite silencieuse, L’escroc reprend très bientôt du service pour le début du deuxième chapitre…
Abordons maintenant l’objet de cette note.
Après plusieurs tentatives aux configurations diversement confortables, je n’ai pas peur d’affirmer qu’il est conseillé, voire nécessaire, d’accompagner l’exercice de l’écriture — et ceci, indépendamment de toute contrainte financière — d’une autre activité, certes paradoxalement plus prosaïque, mais non dénuée d’exigence. Je ne saurais ainsi mieux conseiller à qui veut écrire d’aller se faire embaucher au préalable comme agent d’accueil et de service dans une entreprise quelconque, mais de préférence grosse, pourvoyeuse de contrats précaires, et surtout, surtout, dégoulinant de cadres, directeurs et autres pressurés « CSP+ » — plus il y a de plus derrière le CSP, plus mieux c’est, bien sûr.
Mais, m’interpellez-vous déjà, vous méprenant sur le but de cet étrange engagement, mais donc, quitte à prendre un job alimentaire insupportable, pourquoi ne pas travailler au McDo des Champs-Élysées ou au péage de Saint-Arnoult, par exemple, hein, plutôt ? Et c’est bien naturel, car, comme le mien en son temps, votre petit masochisme de naissance ne saurait se satisfaire d’une perspective non-aboutie : n’est-il vraiment pas possible d’aller plus loin dans cette souffrance (car vous vous doutez sournoisement que, malgré tout, dans cette sinistre grosse entreprise, les sièges seront confortables et la température ambiante admirablement régulée — même si vous envisagez, avec un brin d’espoir, que la station assise puisse en conséquence vous être interdite et l’uniforme de rigueur être spécialement conçu pour vaincre l’effort des thermostats) ? Allons, allons…
Jeune auteur — et ce, quelque soit ton âge, tu seras toujours jeune et innocent dans tes premiers pas vers l’écriture —, jeune auteur, oublie l’argent et la souffrance ! En tes débuts hasardeux, concentre-toi sur le style ! Et c’est bien là l’objectif visé : le style, rien que le style. Dans ce nouveau job en terrain ennemi, tes rapports hiérarchiques t’imposeront peu à peu l’équilibre que ta jeunesse, ton impatience t’empêchent d’atteindre. Tu apprendras à trouver, au gré des erreurs, des zèles ou omissions, le point de tension, entre ardeur et retenue, que ta langue cherche en vain durant les longues heures où les mots s’agencent devant toi dans la nuit.
Non content de toucher enfin la précision stylistique qui te faisait tant défaut, tu entretiendras durant tes heures de service, par la même occasion, ton outil de travail : l’acuité, la dextérité (sais-tu rattraper un petit four au vol, un café dans chaque main ?), la souplesse. Écrire, c’est avec son corps, et la maîtrise que tu vises passe aussi dans le regard, entre chaque doigt. Ton entraînement quotidien, en somme.
Enfin, sache qu’avec un tel bagage, tu pars dans la course au Goncourt pourvu d’un sérieux avantage sur tes concurrents. Toi qui n’envisages aujourd’hui la littérature qu’en termes fleuris, langagiers — ou pire, oniriques —, tu comprendras bientôt la logique humaine à l’œuvre dans chaque chose. L’apprentissage de la docilité, l’art de la compromission seront alors tes meilleurs atouts, le sourire convenu n’aura plus de secret pour toi à l’heure où d’autres n’auront que le style — et tu seras vainqueur.

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