par Franck Thomas

Du tri sélectif et du recyclage

Me jette pas / mai 2011

C’est comme la petite souris. Ou le train élec­trique. Ou non, en fait, c’est plutôt comme le res­taurant chic. Tu sais, celui au coin de la rue, avec la façade sobre. Celui d’avant ton arrivée et que tu ne vois plus, tel­lement il est là. Celui auquel, tous les jours, tu te jures d’aller un de ces jours, mais pas aujourd’hui — car ce n’est pas le moment ; tu n’as pas le budget ; tu n’es pas coiffée ; tu n’as pas assez faim ; tu n’es pas bien habillée ; il ne fait pas beau ; tu es fatiguée ; demain, plutôt hein, après tout pourquoi ce soir, demain oui, c’est mieux demain — et de toute façon il n’y a pas d’urgence. Voilà. Ce petit resto-​​là. Celui que tu penses ins­tallé dans l’ordre des choses. Immuable.

Quel­quefois, tu t’arrêtes à la vitrine, tu regardes la carte. Tu savoures des yeux les bons plats sup­posés. En fait, même pas besoin de t’arrêter, car chaque passage te réjouit du festin à venir. À la limite, tu te dis que c’est déjà bon comme ça, que cette saveur-​​là, tu n’es pas pressée de la laisser pour l’autre, la vraie, la dégus­tation. Alors, tu la retardes, l’autre, tu passes devant, tu te trouves une raison nou­velle et tu rejoins ta route où mille choses t’attendent encore, mille récits et mille pas­sions, et tu l’oublies jusqu’au pro­chain regard.

Ailleurs, tu y repenses. L’appétit te prend soudain. Un ravis­sement secret, aussi. Sans plus que ça, ce res­taurant familier mais encore inconnu jalonne ton exis­tence de percées déli­cieuses, de fan­tasmes savourés peu à peu. Et chaque jour qui recule un peu plus l’échéance, tu t’en délectes comme autant d’amuses-gueules raf­finés. Ce resto, c’est tout ça pour toi. Une vie, presque.

Et soudain tu craques. C’est ce soir. Tant pis pour l’argent, la coiffure, l’invité. C’est l’urgence. Tu te réfrènes de courir, ton cœur explose, tes papilles fusionnent, tout s’emballe, c’est fou, qui aurait pensé que ce matin, et allez, plus que quelques mètres…

Bien sûr, il est fermé. Pas pour repos heb­do­ma­daire, ni pour travaux, non. Adios, petit resto. Tu l’as loupé. Et toutes les délices emma­ga­sinées depuis des mois se trans­forment alors en chardons, plus aigre à ton corps que l’appétit tronqué du moment.


À cette étape, vous êtes cer­tai­nement en train de vous demander où je veux en venir, et le rapport avec le thème de cette rubrique. Eh bien, soyons francs, il n’y en a aucun. Oui. Tout sim­plement parce que ces lignes n’ont pas été écrites pour ici.

En réalité, ces cinq para­graphes ont été commis lors d’une ten­tative d’entamer un texte qui n’a rien à voir avec cette rubrique et que vous pourrez j’espère lire un jour, sur ce site ou ailleurs. Voilà. J’ai mon idée en tête, un sem­blant de structure, je cherche un angle d’attaque, et après plu­sieurs jours de matu­ration, je me lance. Je tente. J’ai du mal. Je per­sévère. Et ça com­mence par donner cinq paragraphes.

Je relis. Ça ne va pas du tout. Oh, pas le texte en soi, à la limite. Il est potable, j’imagine — sauf la fin peut-​​être. Mais ça n’a rien à voir avec l’esprit, le rythme, l’élan qui mène mon idée d’origine. Impos­sible de garder ça. Il ne faut pas avoir trop d’état d’âme : c’est bien connu, écrire c’est réécrire. Alors on jette. D’accord, mais dans quelle poubelle ?

Le poids de la conscience contem­po­raine, la pression col­lective : vais-​​je négli­gemment polluer l’atmosphère déjà saturé de mots insi­gni­fiants avec ceux-​​ci en prime ? D’autant qu’ils semblent me sup­plier… D’ac, je choisis le bac jaune, ils peuvent encore servir. Un autre texte. Un autre projet. Et pourquoi pas ici, là dans cette rubrique ?

D’abord le tri : un élagage pour enlever ce qui ne colle plus. Ensuite, remo­deler, boucher les trous, rafis­toler et peau­finer. Essayons.


C’est comme la petite souris. Ou le train élec­trique. Ou non, en fait, c’est plutôt comme le res­taurant chic. Tu sais, celui que tu ima­gines au coin de la rue, avec [une] façade sobre, à la place de la vieille mer­cerie à vendre. Celui d’avant ton arrivée et Cette façade élimée que tu ne vois plus, tel­lement [ton res­taurant] est déjà là. Celui [que], tous les jours, tu te jures d’[ouvrir], mais pas aujourd’hui — car ce n’est pas le moment ; tu n’as pas le budget ; tu n’es pas coiffée ; tu n’as pas assez faim ; tu n’es pas bien habillée ; il ne fait pas beau ; tu es fatiguée ; demain, plutôt hein, après tout pourquoi ce soir, demain oui, c’est mieux demain — et de toute façon il n’y a pas d’urgence. Voilà. Ce petit resto-​​là. Celui que tu [rêves] ins­tallé dans l’ordre des choses. Immuable.

Quel­quefois, tu t’arrêtes à la vitrine terne, tu [ima­gines] la carte. Tu savoures des yeux les bons plats [futurs]. En fait, même pas besoin de t’arrêter, car chaque passage te réjouit du festin à venir. À la limite, tu te dis que c’est déjà bon comme ça, que cette saveur-​​là, tu n’es pas pressée de la laisser pour l’autre, la vraie, la dégus­tation pour tes hôtes. Alors, tu la retardes, l’autre, tu passes devant, tu te trouves une raison nou­velle et tu rejoins ta route où mille choses t’attendent encore, mille récits et mille pas­sions, et tu l’oublies jusqu’au pro­chain regard.

Ailleurs, tu y repenses. L’appétit te prend soudain. Un ravis­sement secret, aussi. Sans plus que ça, ce res­taurant familier mais encore inconnu jalonne ton exis­tence de percées déli­cieuses, de fan­tasmes savourés peu à peu. Et chaque jour qui recule un peu plus l’échéance, tu t’en délectes comme autant d’amuses-gueules raf­finés. Ce resto, c’est tout ça pour toi. Une vie, presque.

Et soudain tu craques. C’est ce soir. Tant pis pour l’argent, la coiffure, l’invité. C’est l’urgence. Tu te réfrènes de courir, ton cœur explose, tes papilles fusionnent, tout s’emballe, c’est fou, qui aurait pensé que ce matin, et allez, plus que quelques mètres pour noter le numéro de l’agence, une minute pour appeler, une heure pour conclure l’acte de vent

Bien sûr, il est fermé. Pas pour repos heb­do­ma­daire, ni pour travaux, non [la mer­cerie est déjà vendue]. Adios, petit resto. Tu l’as loupé. Et toutes les délices emma­ga­sinées depuis des mois se trans­forment alors en chardons, plus aigre à ton corps que l’[ardeur] tronqué[e] du moment.

Ce petit resto, fina­lement, c’est comme le texte que je voulais écrire : à force d’y penser, à force d’hésiter, l’espace où il se pro­filait a disparu, le sens que je lui voyais est perdu, et je souffre d’avoir encore et en corps ces mots qui crous­tillent dans la tête, sans pouvoir vous les offrir…


Alors, le recy­clage lit­té­raire, qu’en pensez-​​vous : auto-​​plagiat ridicule, espoir des géné­ra­tions futures ou bancale fumisterie ?

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