C’est comme la petite souris. Ou le train électrique. Ou non, en fait, c’est plutôt comme le restaurant chic. Tu sais, celui au coin de la rue, avec la façade sobre. Celui d’avant ton arrivée et que tu ne vois plus, tellement il est là. Celui auquel, tous les jours, tu te jures d’aller un de ces jours, mais pas aujourd’hui — car ce n’est pas le moment ; tu n’as pas le budget ; tu n’es pas coiffée ; tu n’as pas assez faim ; tu n’es pas bien habillée ; il ne fait pas beau ; tu es fatiguée ; demain, plutôt hein, après tout pourquoi ce soir, demain oui, c’est mieux demain — et de toute façon il n’y a pas d’urgence. Voilà. Ce petit resto-là. Celui que tu penses installé dans l’ordre des choses. Immuable.
Quelquefois, tu t’arrêtes à la vitrine, tu regardes la carte. Tu savoures des yeux les bons plats supposés. En fait, même pas besoin de t’arrêter, car chaque passage te réjouit du festin à venir. À la limite, tu te dis que c’est déjà bon comme ça, que cette saveur-là, tu n’es pas pressée de la laisser pour l’autre, la vraie, la dégustation. Alors, tu la retardes, l’autre, tu passes devant, tu te trouves une raison nouvelle et tu rejoins ta route où mille choses t’attendent encore, mille récits et mille passions, et tu l’oublies jusqu’au prochain regard.
Ailleurs, tu y repenses. L’appétit te prend soudain. Un ravissement secret, aussi. Sans plus que ça, ce restaurant familier mais encore inconnu jalonne ton existence de percées délicieuses, de fantasmes savourés peu à peu. Et chaque jour qui recule un peu plus l’échéance, tu t’en délectes comme autant d’amuses-gueules raffinés. Ce resto, c’est tout ça pour toi. Une vie, presque.
Et soudain tu craques. C’est ce soir. Tant pis pour l’argent, la coiffure, l’invité. C’est l’urgence. Tu te réfrènes de courir, ton cœur explose, tes papilles fusionnent, tout s’emballe, c’est fou, qui aurait pensé que ce matin, et allez, plus que quelques mètres…
Bien sûr, il est fermé. Pas pour repos hebdomadaire, ni pour travaux, non. Adios, petit resto. Tu l’as loupé. Et toutes les délices emmagasinées depuis des mois se transforment alors en chardons, plus aigre à ton corps que l’appétit tronqué du moment.
À cette étape, vous êtes certainement en train de vous demander où je veux en venir, et le rapport avec le thème de cette rubrique. Eh bien, soyons francs, il n’y en a aucun. Oui. Tout simplement parce que ces lignes n’ont pas été écrites pour ici.
En réalité, ces cinq paragraphes ont été commis lors d’une tentative d’entamer un texte qui n’a rien à voir avec cette rubrique et que vous pourrez j’espère lire un jour, sur ce site ou ailleurs. Voilà. J’ai mon idée en tête, un semblant de structure, je cherche un angle d’attaque, et après plusieurs jours de maturation, je me lance. Je tente. J’ai du mal. Je persévère. Et ça commence par donner cinq paragraphes.
Je relis. Ça ne va pas du tout. Oh, pas le texte en soi, à la limite. Il est potable, j’imagine — sauf la fin peut-être. Mais ça n’a rien à voir avec l’esprit, le rythme, l’élan qui mène mon idée d’origine. Impossible de garder ça. Il ne faut pas avoir trop d’état d’âme : c’est bien connu, écrire c’est réécrire. Alors on jette. D’accord, mais dans quelle poubelle ?
Le poids de la conscience contemporaine, la pression collective : vais-je négligemment polluer l’atmosphère déjà saturé de mots insignifiants avec ceux-ci en prime ? D’autant qu’ils semblent me supplier… D’ac, je choisis le bac jaune, ils peuvent encore servir. Un autre texte. Un autre projet. Et pourquoi pas ici, là dans cette rubrique ?
D’abord le tri : un élagage pour enlever ce qui ne colle plus. Ensuite, remodeler, boucher les trous, rafistoler et peaufiner. Essayons.
C’est comme la petite souris. Ou le train électrique. Ou non, en fait, c’est plutôt comme le restaurant chic. Tu sais, celui que tu imagines au coin de la rue, avec [une] façade sobre, à la place de la vieille mercerie à vendre. Celui d’avant ton arrivée et Cette façade élimée que tu ne vois plus, tellement [ton restaurant] est déjà là. Celui [que], tous les jours, tu te jures d’[ouvrir], mais pas aujourd’hui — car ce n’est pas le moment ; tu n’as pas le budget ; tu n’es pas coiffée ; tu n’as pas assez faim ; tu n’es pas bien habillée ; il ne fait pas beau ; tu es fatiguée ; demain, plutôt hein, après tout pourquoi ce soir, demain oui, c’est mieux demain — et de toute façon il n’y a pas d’urgence. Voilà. Ce petit resto-là. Celui que tu [rêves] installé dans l’ordre des choses. Immuable.
Quelquefois, tu t’arrêtes à la vitrine terne, tu [imagines] la carte. Tu savoures des yeux les bons plats [futurs]. En fait, même pas besoin de t’arrêter, car chaque passage te réjouit du festin à venir. À la limite, tu te dis que c’est déjà bon comme ça, que cette saveur-là, tu n’es pas pressée de la laisser pour l’autre, la vraie, la dégustation pour tes hôtes. Alors, tu la retardes, l’autre, tu passes devant, tu te trouves une raison nouvelle et tu rejoins ta route où mille choses t’attendent encore, mille récits et mille passions, et tu l’oublies jusqu’au prochain regard.
Ailleurs, tu y repenses. L’appétit te prend soudain. Un ravissement secret, aussi. Sans plus que ça, ce restaurant familier mais encore inconnu jalonne ton existence de percées délicieuses, de fantasmes savourés peu à peu. Et chaque jour qui recule un peu plus l’échéance, tu t’en délectes comme autant d’amuses-gueules raffinés. Ce resto, c’est tout ça pour toi. Une vie, presque.
Et soudain tu craques. C’est ce soir. Tant pis pour l’argent, la coiffure, l’invité. C’est l’urgence. Tu te réfrènes de courir, ton cœur explose, tes papilles fusionnent, tout s’emballe, c’est fou, qui aurait pensé que ce matin, et allez, plus que quelques mètres pour noter le numéro de l’agence, une minute pour appeler, une heure pour conclure l’acte de vent…
Bien sûr, il est fermé. Pas pour repos hebdomadaire, ni pour travaux, non [la mercerie est déjà vendue]. Adios, petit resto. Tu l’as loupé. Et toutes les délices emmagasinées depuis des mois se transforment alors en chardons, plus aigre à ton corps que l’[ardeur] tronqué[e] du moment.
Ce petit resto, finalement, c’est comme le texte que je voulais écrire : à force d’y penser, à force d’hésiter, l’espace où il se profilait a disparu, le sens que je lui voyais est perdu, et je souffre d’avoir encore et en corps ces mots qui croustillent dans la tête, sans pouvoir vous les offrir…
Alors, le recyclage littéraire, qu’en pensez-vous : auto-plagiat ridicule, espoir des générations futures ou bancale fumisterie ?

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